Jeudi 18 mai

Jury d’oral blanc de troisième. Première fois pour ma collègue binôme, première fois pour les élèves.

Pas pour moi. Impression qu’il ne s’agit que de la continuation de tous ceux que j’ai fait passer jusqu’alors.

C’est aussi ça, être dans l’Éducation Nationale depuis un moment. Voir le temps qui s’accumule, se compresse, s’étire.

Et tenter de garder l’enthousiasme.

Mercredi 17 mai

Dans le dessin animé Utena, il y a ce moment qui se répète dans chaque épisode. L’héroïne doit gravir, marche après marche, un escalier en haut duquel l’attend un combat. La musique qui l’accompagne m’a toujours paru sinistre. Du synthé bien 90’s, des chœurs à la fois graves et aigus.

Quand j’étais adolescent, j’ai cru que ce serait comme ça, ma vie. Difficile et triste. J’aimais pas trop mes semblables, alors. Et quand j’ai découvert ce qu’était la vie sentimentale adolescente, ça m’a paru rajouter de la souffrance. Je ne voulais pas de ça. Je partais du principe que c’était obligatoire et que les autres faisaient ça parce que c’était obligé. Qu’il fallait éprouver du déplaisir mais sourire.

Un ou deux ans et je pige que ce n’est pas ça, le souci. Le souci, c’est que j’aime les garçons, pas les filles. Et d’un coup, l’escalier me semble bien plus haut. Bien plus emberlificoté. Brutalement, je suis devenu cet être fictif qu’on s’amuse à balancer vers les autres pour les insulter : le pédé, la tapette, la fiotte. On reçoit cette effigie avec un rire de dégoût et on la rebalance à d’autres. On ne s’est pas fait grand-mal, on sait qu’on n’est pas cet hideux pantin.

Sauf que je le suis.

On est dans les années 90. On parle davantage “des homosexuels”. Mais avec prudence. Comme si on ignorait encore s’il faut accepter le mot, le bannir, le traiter avec compassion, commisération ou sévérité. Je regarde avec terreur “Ceux qui m’aiment prendront le train”, en compagnie de mes parents. “Ce doit être tellement, tellement difficile.” entends-je. L’homosexualité, dans ce film, est complexe, claustrophobe, inévitable. Je frissonne. Ce sera ça ma vie. Pas totalement, je le sais, je suis pas idiot. Mais il va y avoir un germe de nuit, de souffrance. Ce sera le tronc d’où pousseront les branches de ma vie.

J’habite dans de petits villages. Pas vraiment le moyen de parler. Et puis, socialement, je suis hyper maladroit et renfermé. Je rêve. Je tente d’analyser. Est-ce que c’est parce que mon premier 45 tours, c’était les Rita Mitsuko ? Que quand j’étais môme, je voulais être davantage Viviane que Merlin ?

Ça recouvre tout le reste de gris. Je ne veux pas passer ce manteau qui est le mien. Alors je décide que la vie sentimentale, je la dissimulerai aussi longtemps que possible. C’est cool, ça fait de moi un bon élève, un étudiant assez brillant.

Heureusement, le monde, autour de moi, change. Des gens luttent, très fort. Je n’aurai pas participé à ce combat. Paralysé et ignorant.

Utena, ce sera le symbole de ces rayons de lumière générés par des humains qui auront lutté pour que, pas à pas, nous puissions commencer à exister. Une jeune fille veut devenir un prince pour sauver une princesse captive. Il existe des fictions comme celles-ci, il existe d’autres manières d’envisager l’existence. Et petit, à petit, extrêmement doucement, je vais découvrir que tout n’a pas à être gris, hostile et tordu.
Dans les derniers épisodes d’Utena, ils remplacent l’escalier par un ascenseur qui monte vite, de plus en plus vite, vers l’action, vers l’essentiel, vers le combat dont dépend la vie des deux héroïnes.

Mon histoire m’appartient, il est tout à fait possible – probable – que personne n’éprouve la même chose que moi.

Il n’empêche.

Il n’empêche que j’ai désormais les possibilités physiques et intellectuelles de me battre, pour que ces droits, qui m’ont été attribués par d’invisibles et héroïques présences, soient préservés et amplifiés. Pour que plus jamais on ne pense que la vie sentimentale n’est qu’une souffrance ajoutée à celles que l’on combat déjà. Pour que plus jamais un adolescent ne referme silencieusement sur lui le couvercle d’un cercueil de tristesse ou d’indifférence.

Pour que personne ne meure d’éprouver ce que j’ai éprouvé.

Et cette volonté, il ne se passe pas un jour sans qu’elle n’enflamme ce que je suis.

Mardi 16 mai

Je suis tellement embêté et honteux : j’ai sommeillé. Bon après, j’ai des circonstances atténuantes : insomnies cette nuit, bonnes grosses allergies qui me font parler avec la voix de Daffy Duck, et sièges très confortables. En plus, je n’ai pas été prévenu dans les temps que j’accompagnais cette classe pour la sortie Collège au Cinéma.

Sur l’écran, le film est très lent et très beau, la clarté violente succédant à l’obscurité : Diamond Island. Sur les sièges, l’adolescence bretonne fait face à la jeunesse cambodgienne. Je me ronge les sangs : double culpabilité. Non seulement j’ai piqué du nez le premier quart d’heure, mais en plus le film nécessitait une vraie préparation en amont. Comment est-ce que je vais rattraper le truc ?

Les lumières se rallument, certains mômes s’étirent.

“Vous avez pensé quoi du film, monsieur ?”

Bon, soyons le prof sincère et concerné :

“Honnêtement, j’ai beaucoup aimé, mais je suis embêté, c’est un film compliqué parce que…
– Moi j’ai bien aimé.
– Vraiment ?
– Ben… Oui.”

Mon doute a l’air de l’offenser. Bien sûr ils n’ont pas tout aimé. Pas forcément tout saisi (moi non plus).

“Monsieur, je vous avoue que je n’ai pas compris une des scènes, parce que j’ai piqué du nez à un moment.
– … Moi aussi.”

Il ne faut pas s’en faire tant que ça.

Lundi 15 mai

C’est étrange, un 15 mai, de découvrir une nouvelle classe. Ces quatrièmes n’ont pas eu cours depuis plus d’un mois. Quand on est un collège du fin-fond de la Bretagne et que son prof est absent pour un long moment en fin d’année, même les coups de téléphones tempétueux du principal au rectorat n’y changeront rien : pas de remplaçant.

Donc, le temps d’une séquence, une grosse poignée d’heures, je deviens leur prof de français.

L’entrée en classe est étrange. J’en connais certains par des échos en salle des personnels, eux, à n’en pas douter, par les échos tout aussi efficaces de la cours de récré. Ils n’ont pas mes codes, et moi pas les leurs. Nous passons cette heure (la prochaine ne sera pas avant la semaine prochaine) à nous observer. Ils ont commencé à étudier Rimbaud, je leur choisis trois poèmes à découvrir. En fait, c’est approprié : je n’ai jamais fait étudier Rimbaud en quatrième, ils découvrent la musique de ses mots.

Tous ensemble (quatorze, ils ne sont que treize, treize bon sang !) nous apprenons. Pas pour longtemps. Pas pour créer ce que l’on appelle une “relation de classe”.

Juste pour suivre, quelques jours, l’homme aux semelles de vent.

Samedi 13 mai

J’aime bien lire à haute voix.

En classe, c’est devenu un rituel, surtout en sixième. Lorsqu’ils découvrent un texte, c’est toujours par mes cordes vocales, jamais par les leurs. C’est sans doute prétentieux, mais je pense qu’il vaut mieux qu’ils entendent les mots dépourvus d’hésitation et de scories, la première fois. Après. Après ils y viendront.

J’aime bien lire à haute voix parce que c’est l’un des endroits qui se rapproche le plus de la magie. Je n’ai pas besoin de baguette pour faire surgir les monstres et les chevaliers, les alexandrins et les soldats dans leurs tranchées.

Je déteste mon timbre, mais j’aime former les mots. Depuis quelques semaines, Lucia et Anabelle m’applaudissent à la fin de longues lectures.

“Ne vous moquez pas les filles, c’est pas facile, comme exercice.”

Elles ont eu l’air blessées.

“On vous jure monsieur, c’est pas pour se moquer. On aime vraiment vraiment !
– Vraiment vraiment ?
– Vraiment vraiment !”

Pendant quelques instants, on est tous ensemble, et heureux.

Vendredi 12 mai

Et d’un coup, il articule.

Je voulais absolument qu’Idriss joue le rôle de Rodrigue. C’est idiot, mais dans ma tête, il ressemble tellement à ce qu’est un jeune noble bolossé par son père que c’en est ridicule. Le visage encore un poil enfantin, mais les yeux presque dans l’âge adulte, les cheveux ébouriffés de celui qui pourra bientôt se jeter dans l’aventure, la maladresse de celui qui ne les a pas encore vécues.

Il ne parvenait juste pas à prononcer le texte. Avalait les consonnes, ressortait approximativement les voyelles.

Jusqu’à aujourd’hui.

Il n’a pas révisé son texte plus que d’habitude – il s’en vante – mais les mots sont mieux formés. Quelque chose commence à se former, dans les syllabes et l’intonation. Et la silhouette de Rodrigue apparaît. Ce projet fou a enfin sens. Ils sont tous là, ou presque. Un Comte blasé et ironique, une Donna Diègue ombrageuse, un Rodrigue fougueux… Dans les voix et les gestes de ces mômes de quatrième qui m’ont fait confiance. Je suis hyper ému.

Mais je ne le leur dis pas. Je le leur dirais à la fin du jeu, quand ils auront gagné.

Jeudi 11 mai

Dans l’espace de travail des sixièmes, je mets, de temps à autres, des vidéos, des images, des sons, histoire d’illustrer mes cours. Je crois très fortement aux images d’Epinal. Les affiches, les frises chronologiques, l’iconographie en général. Même si ces représentations sont souvent caricaturales, voir fausses, elles donnent un premier aperçu de ce dont en parle. Un conte qui se passe dans un château n’aura d’intérêt que si notre écran de cinéma mental est capable de projeter ledit château, murailles, douves, donjon et affèteries gnan gnan si besoin. Sinon on nage dans l’abstrait et c’est très vite chiant, l’abstrait, quand on est un élève de sixième.

En cette fin d’année, je vais faire un tour dans ce fameux répertoire. Des photos de Delphine Seyrig en fée des Lilas y voisinent avec des portraits de Mme Leprince-Beaumont, de la ville imaginaire de Revendreth, employée pour une rédaction, ou de quelques mp3 de Chopin et de Persona 5 (pour se détendre). C’est marrant.

Dans un répertoire, ils ont le monde mental de leur prof concentré en quelques méga-octets. Malgré les programmes scolaires, on met tellement de soi dans ce boulot.

Mercredi 10 mai

Quand j’étais en cinquième, j’ai fait une dictée.

“N’enseignez pas comme on vous a enseigné, nous a dit la formatrice de mes débuts dans le métier. C’est important d’inventer votre façon.”

Elle a raison. Mais c’est tellement beau, tous les ans, de conclure sur cette dernière phrase : “Nous ne pouvons pas savoir, nous ne sommes pas des enchanteurs.”

Mardi 9 mai

“Monsieur, je pourrais vous montrer ma préparation à l’oral du brevet ?”

Comme presque tous les élèves du collège d’Alrest, cette élève de troisième est venue me voir sans me dire bonjour et m’a interrompu en plein dans ma conversation avec M., une collègue, dans la cours de récréation.

“Bonjour. Euh oui, si vous voulez. Pardon de demander ça mais nous nous sommes déjà parlés ?
– Non, mais vous avez ma sœur à l’atelier théâtre, Amina.”

Et juste comme ça, je fais partie des leurs. Je suis un prof du collège Alrest. On me demande de venir au vernissage d’une exposition à la médiathèque locale à laquelle les élèves ont participé, les parents me demandent si je serai disponible le samedi après-midi pour un vide-grenier – je ne le serai pas – et les petites sœurs parlent de moi à leurs aînées.

Ça n’est pas toujours le cas. L’année dernière, au collège Nohr, je suis parti inconnu de tous les élèves qui n’étaient pas les miens, et de la plupart des parents d’élèves. Question de taille de bahut, ou du fait que je sois arrivé en cours d’année là-bas ? Peut-être. Mais souvent, les choses se passent sans vraiment d’explication. C’est comme ça. Ils me connaissent et je les connais. Il n’y a, dans mes classes, aucun élève dont je ne connaisse pas au moins les grands traits. Avec qui la communication soit impossible ou interrompue. Les mômes savent où se trouvent ma classe, et, même lorsque je ne leur fais pas cours, viennent emprunter un bouquin de ma bibliothèque personnelle ou me demandent si on m’a rapporté mon unique playmobil volé (Hermès. Je suis dégoûté.)

Ça serait facile, d’avoir un poste là, dans la campagne bretonne. C’est peut-être le seul poste du département que j’aurais pu avoir si je l’avais demandé. On saurait déjà qui je suis, je pourrais reprendre où je me suis arrêté avec les mômes que je connais, les autres auraient hâte que je sois leur prof (uniquement parce qu’on est trois enseignants de français et qu’ils aiment bien changer). Ça serait facile.

Mais c’est tellement loin.

Pour être des leurs, je sacrifie deux heures par jour et la durée de vie de ma bagnole, quand je ne peux pas venir dans le bus qui me flanque le mal de la route. J’avale des kilomètres de bitume et j’enchaîne sur les corrections, préparation de cours et agrégation.

Faut choisir. Les mômes mignons de ce bled secret, ou pouvoir avoir une vie autre que celle de prof de collège. Ça n’est même pas un dilemme.

Il n’empêche. Je regretterai cette élève inconnue qui vient me parler tout naturellement, la petite cour de récréation, ma salle disproportionnée. Et les mômes à qui j’enseigne. Avec qui on finit de faire de belles choses.

J’ai beaucoup de chance, de savoir que je vais les regretter.