Mardi 26 août

(Billet n’ayant aucun lien ou presque avec l’enseignement).

Demain, donc, déménagement. Pour tout un tas de raisons, les clés de ma future voiture se trouvent chez mes grands-parents, qui habitent à deux pas de mon futur logement.

Le plan : arriver masqué, ganté, remercier, repartir.

Et là, le traquenard.

“Tu vas rester manger, j’ai préparé le gratin de courgettes que tu aimes. Tu te mettras au salon, et nous à la cuisine. Tu mettras la nappe au sale, et tu te laveras les mains avec le gel qui est là.”

Elle a posé sur la table l’une des assiettes dans lesquelles on mangeait dans une autre vie. Dans une maison en Provence, que le passé a délavé. Les plats aussi ont ce goût-là. Jusqu’au dessert. Un fromage blanc au cacao, à la fois amer et acide, que nous mangions tous en grimaçant, jusqu’au jour où une cousine plus courageuse que le reste de la famille a avoué ne pas aimer. Je fais la même grimace en le terminant. Mes grands-parents ne la voient pas, ils sont deux pièces plus loin.

C’est aussi à plusieurs pas devant moi que mon grand-père se tient, tandis que nous déambulons dans un dédale de couloirs, jusqu’au garage ou m’attend la bagnole. Depuis quelques mois, sa mémoire vacille. Il parle de très loin. Aujourd’hui, il a le pas vif. Et à travers son masque, je l’entends murmurer :

“Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue,

Se serait avec vous retrouvée, ou perdue…

C’est ma préférée, Phèdre. Toi aussi.“ (je n’ai pas oublié le point d’interrogation)

Demain, donc déménagement. Aucune certitude pour la rentrée : ni établissement, ni classe, ni élèves. Je sais juste que j’habiterai à quelques kilomètres de mes grands-parents, pour qui j’ai toujours éprouvé une affection plein de gêne. Trop d’histoires nous séparent.

Alors que je leur dis au revoir, en les remerciant, ma grand-mère annule la distance d’un haussement d’épaules : “Tu es notre petit-fils, voyons !”

Il me faudra, je crois, des années pour comprendre la place qu’occupe la famille, dans mon existence. Mais aujourd’hui, juste aujourd’hui, je m’y accroche, à travers les gestes barrière, les masques, les distances dans l’espace et le temps.

Juste aujourd’hui, ça fait du bien.

Mardi 18 août

Dans environ deux semaines, ils reprendront le chemin de l’école, certains le cœur léger, d’autres la boule au ventre. Ils auront leurs toutes nouvelles fournitures dans leur cartable, et ne tarderont pas à retrouver leurs camarades pour échanger avec eux sur leurs vacances d’été.

Les profs.

Et lorsque l’on est nouveau dans la profession (ou pas d’ailleurs, je vous rassure), cette rentrée peut avoir un côté premiers chrétiens dans l’arène. C’est absolument normal, légitime, et beaucoup d’enseignants aguerris sont passés par là. Aussi, je vais me permettre d’y aller de mon petit kit de survie (même s’il en existe déjà de nombreux très complets) pour jeune ou moins jeune collègue.

Et j’ouvrirai par cette affirmation : si tu es là aujourd’hui, c’est parce que tu le mérites. Tu as étudié, tu t’es formé, tu as passé un concours. Si ton syndrome de l’imposteur te tourmente encore, casse-lui les dents. Oui, il y a des milliards de choses que tu ignores sur la profession. Oui tu te sens face à une immense montagne. C’est normal. Désormais, tu ne cesseras plus jamais d’apprendre. Personne ne s’attend à ce que tu sois parfait, alors accepte aussi que tu ne le seras pas. Tu vas devenir prof petit à petit. Tous les ans. 

Si tu acceptes cela, tout ce que je vais te dire maintenant n’est plus que détails.

Bienvenue.

Concernant l’entrée dans un nouvel établissement :

– Chaque établissement a ses règles, ses codes, ce qui peut paraître un peu intimidant au départ. N’essaye pas de tout assimiler dès le départ. Les projets, les options, les groupes… Commence par l’essentiel : si tu ne l’as pas encore faire, présente-toi, à ta direction et à ton équipe.
Tu peux avoir l’impression de débarquer ou de gêner : ce n’est pas le cas. Tu es important. La rentrée est un moment intense, et il est facile pour les profs plus aguerris de se laisser submerger par tout ce qu’il y a à faire. Mais tu trouveras toujours des collègues prêts à t’accueillir, te guider et t’orienter.
Concentre-toi sur le concret, et l’immédiat : assure-toi d’avoir tes clés de salle(s), un moyen de faire des photocopies, tes identifiant informatiques divers, tes listes de classe, ta carte de cantine. Une fois que cela est fait, tu peux t’intéresser aux spécificités de ton bahut. Ce sera un travail sur le long terme, et tu as le temps.

– Prends le temps de visiter ton établissement, pour t’y repérer, si possible en groupe avec d’autres nouveaux. La géographie de ton lieu de travail est importante. Et ça peut paraître débile, mais un petit tour dans le bled où tu enseignes est loin d’être superflu également. Savoir où se garer, aller acheter un sandwich en cas de nécessité ou un stylo peut être utile.

– Tes alliés sûrs dans cette galère ? La personne qui gère l’intendance, ton coordinateur d’équipe, la ou le professeur documentaliste… et tout collègue avec qui tu te lies au départ. Ne sous-estime jamais le pouvoir de l’affect (on se croirait dans un anime) : autant que possible, si cela cadre avec ta personnalité, essaye de nouer des liens avec des gens que tu apprécies. Cela te permettra, par la suite, de solliciter plus facilement une aide dont tu auras besoin.

– Corollaire du premier point : si tu es dans un bahut très dynamique (cela arrive souvent la première année, quand on est en région parisienne), évite de te laisser embarquer dans trop de projets différents. Tu auras déjà fort à faire avec le socle de ton travail. Rappelle-toi, et c’est le cas pour tous les aspects de ton travail, que tu as le droit de dire non.

Concernant la gestion de classe :

C’est souvent le gros morceau. Celui auquel on a l’impression d’être le moins bien formé. Et c’est normal, parce que c’est celui qui concerne les relations humaines, qui sont par essence complexes et changeantes.

Je répète ce que j’ai déjà dit : TU. ES. LÉGITIME. Même si tu es convaincu du contraire. Tu auras peut-être des difficultés au début, mais celles-ci ne te remettront jamais en cause en tant que personne. Tu apprends, et c’est normal.

– Pour commencer, il n’existe pas de procédé miracle. Il y a une liste de comportements qui t’aideront à te sentir à l’aise en classe et à transmettre ton cours, mais qui fonctionneront plus ou moins bien en fonction du type de public et de ta personnalité.
Je l’ai répété mille fois et je vais continuer à le faire : tu ne pourras jamais aller contre ta nature. Si tu es d’un naturel réservé, jouer les tribuns hyper à l’aise dans l’improvisation n’aidera pas. Si tu es au contraire avenant, te comporter en reine des glaces ne sera pas crédible. Et les élèves le sentiront tout de suite. Ils ont un radar pour ressentir notre malaise. Adopte les méthodes dans lesquelles TU te sens à l’aise, teste-les. Si tu te forces, c’est qu’il faut peut-être repenser les choses.

– Les élèves ne sont pas tes adversaires. Sauf exception grave, ils ne veulent pas ta mort. Un enfant / ado est en général très autocentré (rappelle-toi ton passage par cet âge) et très sensible. Bon cocktail pour surréagir. Mais ils sont très peu à te vouloir du mal.
Du coup, en cas de conflit, la première chose est d’éviter l’escalade. Apprends à temporiser. Si un élève te manque de respect, explique que tu géreras la situation à la fin du cours. Il est essentiel d’éviter de transformer la salle de classe en arène, dans laquelle l’élève concerné pourra focaliser toute l’attention sur lui.
Au collège, tu as 55 minutes ; c’est idiot comme calcul, mais cela veut dire que tu as environ 2 minutes à consacrer à chaque individu dans ta classe. Ne laisse pas ce peu de temps être accaparé par un conflit. Qui plus est, le fait de temporiser permet souvent au môme de retrouver ses esprits… et à toi aussi par la même occasion.

– Oui, la classe va te tester. C’est normal, c’est toi le nouveau. Mais c’est aussi toi l’adulte, tu n’as rien à prouver, si ce n’est que tu les respectes comme ils doivent te respecter. Cela se traduit par des actions très concrètes :
1. Ne parle pas sur leur bruit. Même si c’est tentant, tu n’as pas à essayer de couvrir leur voix quand tu dois donner des explications. C’est à eux de se montrer attentif dans ces moments.
2. Accorde de l’importance à leur parole : essaye de leur répondre de la façon la plus précise et la plus brève possible. S’ils voient que tes mots sont précieux, ce sera un pas de fait vers leur attention.
3. Montre-toi ferme, sans être cassant : ils essayeront toujours de négocier. Ce n’est pas de la méchanceté, c’est un réflexe. Avant de faire cours, tente de réfléchir à tes invariants : les règles sur lesquelles tu refuses de revenir. Cela peut concerner le niveau sonore, le matériel, l’organisation du travail, les dates butoir… Énonce ces règles le plus clairement possible, et ne reviens jamais dessus. Cela les rassurera, car un cadre sera posé, et te permettra aussi de te montrer plus souple sur certains points.

– Tu n’es pas seul : tu as des collègues. Et il est essentiel d’y faire appel, même si tout se passe très bien. Demande-leur conseil, parle-leur des élèves qui retiennent ton attention, quelle qu’en soit la raison.
Si tu te sens débordé par une ou plusieurs classes, je t’en conjure va les trouver. J’ai passé deux ans à me faire totalement bordéliser en refusant de demander de l’aide, parce que je pensais que ce serait humiliant. Tu sais ce qui est humiliant ? De se faire balancer des boulettes de papiers dessus par un gamin particulièrement mal embouché.
N’attends pas ça. Il est normal de demander des conseils. Va observer les collègues dans leur classe, demande-leur de venir. Même si c’est dur au début. Cela te sera d’une aide incomparable. Et les élèves comprendront qu’ils sont confiés à une équipe, non pas un adulte, ce qui aide grandement à les canaliser.

– Comme au théâtre : dire, c’est faire. Si tu t’engages à rendre des copies un jour précis, à organiser une sortie ou à punir, fais-le. Même si tu dois y passer la nuit ou que ça t’enquiquines. Si tu transiges avec les règles que tu as toi-même édicté, tes classes y verront une brèche. Promets peu, mais bien.

– Si tu punis, regarde l’échelle : évite, en cas de punition, de recourir d’emblée à des sanctions fortes. Car au prochain manquement (il y aura forcément un prochain manquement), tu n’auras plus de marge de manœuvre.

– N’écoute pas trop les procédés prêts à l’emploi. Oui, ça peut sembler bizarre après la tartine que je viens d’écrire. Mais je le répète, en fin de compte, c’est à toi de trouver ton rythme. Les “Ne souris pas avant le mois de décembre.”, les “Moi, je ne colle jamais, j’appelle les parents.” ou les “Une dictée à chaque début de cours.” ne sont que des possibilités. Pas un catéchisme. Teste. Trompe-toi, adapte, réessaye. C’est laborieux, mais c’est aussi ce qui rend notre boulot fascinant.

Concernant la préparation des cours (concerne surtout les profs de lettres modernes, mais pas que) :

– N’hésite pas à suivre la progression des manuels scolaires. La grande majorité sont très bien faits, et couvrent l’essentiel. Et petit à petit, tu soustrairas un texte, en rajoutera un nouveau. Tu développeras une activité… Tenter de créer une année entière de cours à tes débuts est louable, mais vite épuisant. Pars de ce que te proposent tes collègues, ta tutrice, ton formateur… tu es dans la boîte pour un moment, tu auras le temps de créer et de modifier.

– Utilise toutes les ressources à ta disposition : le site weblettres, le groupe facebook “Un petit monde de profs documentalistes et de profs de lettres”, le trésor de la langue française… Va piocher à droite à gauche. Et ne culpabilise pas de reprendre tel quel un exercice, il n’est pas nécessaire de refabriquer à chaque fois des entraînements sur le passé composé.

– Ce n’est pas parce que ça marche une heure que ça marchera la prochaine et inversement : le succès d’un cours dépend d’énormément de facteurs. Si l’activité que tu as préparé avec soin a fait un flop, il est nécessaire, bien sûr, de la réévaluer, mais il est aussi possible que l’heure tardive, le profil de la classe ou ton état de fatigue soit en cause, Ne flanque pas des heures de travail en l’air pour un cours raté. Retente-le avec une autre classe, ou l’année prochaine. Tu peux être surpris.

– Ton corpus d’œuvres est ton meilleur allié : en fouinant dans les séries de livres de ton bahut, ou au CDI, tu découvriras des livres dont la lecture parle à presque tous les élèves. Garde ceux-ci précieusement. Ils seront les piliers sur lesquels tu construiras tes cours.

Pour conclure

Il y aurait des milliards de choses à dire pour compléter, mais j’ai le sentiment d’avoir déjà été bien trop long.
L’année qui t’attend (notamment avec la situation sanitaire) sera complexe, riche en émotions contradictoires, et te marquera. Mais quoi qu’il arrive, je te le répète, souviens-toi que tu n’es pas seul. Que tu es légitime. Et que tu exerces un métier complexe, infiniment ardu car il te demande te t’adresser à des centaines d’êtres en développement, dans toute leur complexité. Célèbre tes succès, tu les mérites, sois indulgent avec tes erreurs. Comme tu le ferais pour les mômes.

Et prends soin de toi, nous sommes là.

Profite.

Lundi 17 août

La voix au téléphone est un peu lasse. Je devine que la mienne doit être geignarde. “Je voudrais juste savoir si vous avez des renseignements sur mon poste de l’année prochaine.”

Au bout du fil, le type du rectorat finit par sortir, probablement pour se débarrasser d’un interlocuteur collant, les habituels poncifs du remplaçant : non on ne sait pas, je ferai peut-être du soutien ou de l’assistanat au CDI (ce qui, comme le souligneront pas mal de collègues, très moyennement légal ou respectueux pour les profs-docs).

Cette volonté d’en savoir plus sur ce qui m’attend l’année prochaine a été décuplée par une conversation que j’ai eue cette après-midi avec G. On parlait des différents liens que les profs ont avec les élèves. Et à un moment, je me suis énervé, parce que la conversation prenait un tour trop compliqué. Excédé, je me suis exclamé : “Mais, avant tout, on a le devoir de prendre soin d’eux !”

Dans ma tête, l’expression sonnait en anglais, avec la voix de Peter Capaldi, dans Doctor Who : “I have a duty of care.”

Les herbes folles, démentes de l’année passée ont été taillées, durant les vacances. Et le sentier que je suis depuis toujours apparaît, plus clair que jamais : je me défini ainsi en tant que prof. Prendre soin de ses élèves.

C’est une modalité parmi mille autres. Ni meilleure, ni pire. Pleine d’insuffisances, et de possibilités.

Et dans cette période d’incertitudes, j’aurais besoin que mes supérieurs me rassurent : est-ce que je pourrais faire ça, l’année prochaine ? Prendre soin d’élèves ? Est-ce que ce sera possible, monsieur ? Ou alors je serais un de ces profs sans élèves qui sautillent dans les gradins en attendant qu’un mail les convoque ? Est-ce qu’en fait, je vais me rendre compte que je me suis planté ? Que c’est juste parce que j’enseignais dans des bahuts de banlieue parisienne, que je me suis inventé cette éthique toute pétée ? Est-ce que je vais me rendre compte que j’ai raison, et faire pleuvoir le génie du Samovar sur d’autres terres ? Pourquoi est-ce que vous ne répondez plus, monsieur ? Probablement parce que je ne formule pas ces questions, mes abîmes de narcissisme sont sous contrôle.

Le devoir de prendre soin d’eux.

Ce sera possible ?

Jeudi 9 juillet

Rencontre avec M. : nous avons fait connaissance via ce journal. M. est prof de SVT, hyper déterminé dans son boulot, et d’une beauté impressionnante. Nous discutons plusieurs heures, et je repars avec cette tranquille certitude, que je ressens de plus en plus fréquemment, quand je rencontre de jeunes collègues : le futur est entre de bonnes mains.

La très grande majorité du temps, et malgré les conditions de plus en plus difficile d’exercice de notre profession, j’ai toujours rencontré de nouveaux arrivants impressionnants de détermination, d’envie et de connaissances. Au-delà du marasme dont on tartine le métier de prof, luit un idéal, très pur, dont les formes changent, selon les individus et les motivations, mais qui reste, au centre, toujours le même : quelque chose de l’ordre de la dévotion. Dévotion à sa discipline, à la pédagogie, aux élèves, peu importe.

“Pour se lancer dans ce métier, il faut vraiment avoir le feu sacré.” m’avait dit mon prof d’anglais de lycée, il y a de nombreuses années. Je ne sais pas si la flamme est la plus importante. Mais il faut quelque chose qui puisse brûler sans jamais se consumer. Quelque chose que je trouve à chaque rencontre avec des collègues.

“Tu ne seras jamais en mal de personnes à admirer.” ai-je, entre autres, pompeusement balancé dans mon discours de fin d’année en évoquant mes années au bahut.

C’était prétentieux, mais vrai. L’enseignement attire un nombre de personnes qu’on a envie de prendre pour modèles, qu’elles aient dix ans de plus ou de moins que vous. Et c’est beau, de pouvoir vivre ça au quotidien.

Mardi 30 juin : final

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(NB : Je devais poursuivre ce journal jusqu’à vendredi. La direction ayant décidé aujourd’hui d’arrêter les cours, je préfère, pour beaucoup de raisons, l’arrêter après cette note).

J’aurai vu les 4ème Dracaufeu en tout et pour tout deux fois après le confinement. Une fois hier et une autre aujourd’hui. C’est un vrai dernier cours, pour eux comme pour moi : nous avons regardé le court-métrage “Influenceuse”, et D., qui est ami avec l’une des comédiennes du film, a pu l’inviter à parler avec les élèves de son travail.

Et pendant qu’elle répond aux questions intimidées des mômes, des collègues viennent peu à peu s’installer pour écouter ce qu’il se dit. Un dernier cours exceptionnel pour la classe sans doute la plus normale que j’ai jamais eue à Ylisse. Peu de mômes splendides et écorchés vifs, de grosses prises de bec ou de déclarations. Juste des élèves, et un prof qui leur faisait cours, dans des conditions plus ou moins agréables, selon les jours.

Les deux heures s’achèvent, et à eux aussi je dis au revoir. Et je les remercie d’avoir rendu beau ce dernier cours passé à Ylisse. Point final à six ans d’aventures.

Six ans qui entre ces murs m’auront vu douter, rencontrer des élèves d’une intelligence et d’une sensibilité folle.

Six ans durant lesquels j’aurai rencontré mon meilleur ami, et un mec que j’aime de tout mon cœur.

Six ans où j’aurai rencontré des collègues comme autant d’étoiles qui ont prolongé le travail qu’avait entamé ceux de Criméa : faire de moi une meilleure personne (et y avait du boulot).

Six années qui m’auront vu écrire deux comédies musicales, repenser mes cours une fois par an, courir après des élèves qui n’avaient rien à carrer de l’aide que je voulais leur donner et tendre la main jusqu’au bout de l’auriculaire pour en attendre d’autres qui la voulait.

Six ans d’excès. Trop d’émotions, de boulot, de ras-le-bol, de rires, de larmes, de sandwichs à la boulangerie d’à côté, de licornes dans l’équipe d’anglais, de blagues nulles. Six ans qui m’auront encore une fois changés.

Et maintenant ? Que se passera-t-il, dans ce nouveau chapitre breton ? Rentrerai-je encore chaque jour, les tempes vibrant de ce qui s’est passé ce jour, tandis que les doigts fatigués retranscriront, sans les relire, les événements de la journée ?

J’ai commencé ce journal comme une thérapie. Il m’a amené tant de choses. Tant de voix, tant de personnes.

Six ans à vous rencontrer. C’était beau. Peut-être que ça continuera.

En attendant, je vous souhaite à tous un bel été. Quelques billets fleuriront, comme d’habitude, sous la chaleur.

Et pour la suite… Eh bien elle reste à écrire, pas vrai ?

Au revoir, Collège Sonia Delaunay. Au revoir Grigny. Au revoir tous.

Prenez soin de vous. Je vous aime.

Lundi 29 juin

La nouvelle est tombée en salle des profs : les deux derniers jours seront banalisés pour permettre de préparer la rentrée des classes. Nouvelle compression temporelle : je donne mes ultimes heures de cours. Deux aujourd’hui, deux demain.

Je commence avec les quatrièmes Avaltout. La dernière classe à Ylisse dont j’aurais été professeur principal. Et, alors que je tente désespérément ne serait-ce que d’exister aux yeux de la majorité, je me dis que je les laisse presque identiques à ce qu’ils étaient au début de l’année.
Il y a bien longtemps que j’ai banni la prétention, en tant qu’enseignant, de changer mes élèves, Robin Williams-style. Mais, alors que je vois Hilda en train de se lever et de retirer son masque pour tenter d’aller postillonner sur l’un de ses camarades – je m’interpose, on ne pourra pas dire que je ne fais tous les sacrifices pour l’Éducation Nationale – ou que je suis obligé d’envoyer quelques minutes Ulysse se calmer dans le couloir, rapport au fait qu’il frappe violemment contre le mur mitoyen de la salle pour communiquer avec la classe d’à côté, dans un morse que ne renierais pas la Fédération Française de Catch, alors que je les vois pour la dernière fois donc, je ne peux m’empêcher de dire que cette année, j’aurai fait peu. Je tente, dans le dernier quart d’heure, de faire un bilan de l’année, de leur dire au revoir.
Peine perdue, hormis pour les six élèves qui, durant toute l’année, auront perpétuellement maintenu le cap, et avec qui je décide de discuter, en laissant le reste de la classe à sa lente ébullition. Pour une poignée de minutes.
Ce n’est que dans les dernières  secondes qu’Olia lèvera la tête, se rendra compte de ce que je suis en train de dégoiser. Et me reprochera de les quitter, alors que c’était une trop bonne année, qu’elle a beaucoup beaucoup travaillé en français même si “vous aimez trop crier quand je fais des bêtises”. (”bêtises” incluant mais, n’étant pas limitées à : sécher les cours, insulter ses potes, me faire des canulars téléphoniques, frapper ses potes, piquer des stylos et de l’argent, insulter les adultes. Le reste de la classe enchaîne de ses protestations. “Partez pas, ce sera trop nul !”
Je leur demande ce qu’ils ont aimé cette année. “Bah les bons délires monsieur.”
Et ce sera à peu près tout. Rideau pour les quatrièmes Avaltout, à qui je souhaite une dernière fois bon courage et bonne continuation. Six paires d’yeux me regardent avec émotion. Le reste est tourné vers Lukas qui s’amuse à péter.

Rideau aussi pour les troisièmes Glee. C’est la deuxième fois que je leur fais mes adieux. J’ai été leur professeur en sixième et cinquième, avant de les retrouver, un peu par accident, cette année.
Comment se dire adieu, demande Gainsbourg, comment se redire adieu, se demande Monsieur Samovar. En fait c’est facile.
Ils entrent dans le collège fidèles à eux-mêmes. Lyne dont le sourire transparaît à travers son masque. Kelly qui négocie avec le surveillant pour entrer en claquettes-chaussettes. Arès qui me dit très fort qu’il a un coup de soleil et, dès que je lui demande pourquoi, me raconte son week-end en Normandie, avec les plages “tellement grandes, ça donne le vertige monsieur !”
Je me tiens devant eux, très raide (c’est ma façon d’essayer d’être digne). Je les remercie. De m’avoir accueilli pour un bis. D’avoir été curieux, motivés, d’avoir vécu cette année durant laquelle, contrairement aux autres, nous n’avons pas réalisé de grand projets, pas vécus des moments totalement dément, à base de comédies musicales que l’on crée et met en scène en l’espace de six mois. Je les remercie d’avoir été là, en classe ou derrière leurs écrans.
Et juste, je leur souhaite de partir, et d’être heureux.
Là aussi, j’aurais voulu que ça se passe autrement. Ma bouche est sèche, entravé par le papier du masque, et je ne vois que leurs yeux. Attention à ne pas trop y lire de choses, Monsieur Samovar, vieux prof qui aime tellement à croire que l’enseignement, c’est une belle aventure.
Je conclus mon laïus. Reste, quelques secondes, immobile, à me demander comment partir après ça.
Et alors une voix, peu importe laquelle, s’élève.

“Un, deux, trois… et on salue !”

Et des rires.

Lors de leur premier spectacle, en sixième, j’avais totalement omis d’apprendre aux troisièmes Glee comment saluer. Je me suis retrouvé, après la dernière chanson et alors qu’on les applaudissait à leur crier “Un, deux, trois… et on salue !” Et pendant très longtemps, ils ont cru que c’était totalement normal.

C’est avec ces rires qui éclatent alors, ceux d’aujourd’hui et ceux d’il y a quatre ans que je quitte, pour l’une des dernières fois, le collège Ylisse.

Dimanche 28 juin

Et le dimanche, on s’évade !

Et pour cette dernière évasion, je vous repasse le premier vinyle qu’on m’avait offert (j’avais quatre ans, et ça explique beaucoup de choses, maintenant que j’y repense).

Samedi 27 juin

Comme il existe une grammaire du français, il y a également celle des gestes, en classe. Gestes que l’on fait pour ne pas s’interrompre, pour émettre un message qui a tellement été oralisé, tellement répété qu’il se passe de mots.

Un doigt sur les lèvres pour indiquer que ce bavardage-là est déplacé. Un froncement de sourcils quand le niveau de langue n’est pas adapté. Un geste du doigt lorsqu’un élève cherche un crayon, tombé par terre, et qu’on ne veut pas interrompre le fil de son explication.

Et puis les masques sont arrivés.

C’est fou comme on s’habitue rapidement. Le doigt qui part du menton et remonte au-dessus de la bouche.

“Je vous présente mes excuses, je ne devrais pas faire ça.”

Les mômes me regardent, haussent les sourcils.

“On vous a dit de porter le masque. Ce n’est pas négociable, mais il faut quand même qu’on rappelle des règles. Juste pour être sûr que tout le monde comprend, et est au même point.”

Alors, on prend quelques minutes pour parler de cette nouvelle contrainte. De cette obligation. Quand on est prof, il est tellement facile de faire appliquer une règle sans aller la creuser un peu. Parce qu’on n’a pas le temps, parce qu’on a autre chose à faire, parce qu’on est pas payé pour ça. Parce que ce sera laborieux (Hilda conteste. Bien évidemment. Et Lorenzo se rebiffe.)

Mais toujours, toujours mettre des mots. Et aussi rappeler que cette situation dans laquelle nous étudions n’est pas normale. Qu’il faut faire attention à la vitesse à laquelle on accepte les choses.

Bannir le petit geste du doigt.

Vendredi 26 juin

Coup de flip, ce matin. J’entends les collègues parler de leurs projets pour l’année prochaine. Tout un tas d’idées, toute plus enthousiasmantes les unes que les autres. Ils sont tellement drôles les collègues. Jeunes aussi, ils ont la pêche. C’est ça qui fait que je me renouvelle aussi souvent, si ça se trouve, ailleurs, ça ne sera pas le cas.

Coup de flip ce matin. Les cours se passent vraiment bien, même malgré les circonstances et le combo “fin d’année, chaleur, masques sur la tronche”. Parce que j’ai tissé des liens forts et subtils avec les élèves dYlisse. Que je sais comment atteindre la plupart. Et que, peut-être, je ne saurai pas comment faire ailleurs.

Coup de flip ce matin. Si ça se trouve, je serai malheureux en Bretagne, c’est une mauvaise idée. Si ça se trouve, comme toujours, je vais casser ce qui marche très bien juste parce que ça se fait, parce que la société l’exige de moi.

Coup de flip ce matin.

Coup de flip bien connu des profs. Je lui ai donné un nom, dans mon petit théâtre intérieur. Je l’appelle le syndrome Iseult. Iseult est une collègue que j’ai rencontrée au collège Criméa, avant Ylisse. Prof de lettres classiques, brillante, amoureuse du latin, et totalement bordélisée par ses élèves, un public voisin de celui d’Ylisse. Avec son pedigree et le nombre de points dont elle disposait, Iseult aurait pu prétendre à n’importe quel bahut un peu pépère de la région.
Seulement Iseult avait peur : “Bon, ici c’est pas facile, mais au moins je sais ce que j’ai.” riait-elle, quand je venais la voir, après des cours qui s’étaient terminés par des impacts de tables balancées contre le mur que nos salles avaient en commun.
Jamais je n’ai méprisé Iseult pour cette peur, dont je sais, particulièrement aujourd’hui, ce qu’elle a de vrai, et de puissant.

Mais il est hors de question que je cède à ses sirènes.

Jeudi 25 juin

“Monsieur, on regarde un film ?”

C’est la première fois que je retrouve Youssef depuis le retour en classe. Youssef sera en seconde l’année prochaine. Il continue à avoir du mal à s’asseoir sur une chaise et à ne pas prendre une consigne qui ne va pas dans le sens de son désir (”Vous pouvez prendre un stylo, s’il vous plaît ?”) comme une attaque personnelle.

Dix minutes après le début du cours, sa casquette trône déjà sur mon bureau après que je lui ai demandé environ six fois de la retirer. Et je sais que je devrai lui courir après pour la lui rendre à la fin de l’heure.

“Pourquoi voulez-vous regarder un film, Youssef ?
– Ben c’est la fin de l’année, à la fin de l’année on voit des films ?
– Admettons. Vous vous rendez quand même compte que c’est une fin d’année un peu spéciale. Et que certains parmi vous n’ont pas vraiment pu profiter des cours.”

Dont Youssef qui a passé pas mal de temps et de ressource à esquiver les mails, coups de téléphones et messages privés de ses profs. Tout en parvenant à faire croire à ses parents qu’il bûchait dur.

“Et alors ? C’est la fin de l’année ! On n’a pas eu le brevet ! On n’aura pas la fête de fin d’année ! On n’a même pas le droit aux films ?
– C’est si important ?
– Monsieur, en vrai, c’est comme si on n’était pas des troisièmes en vrai, me répond Liane, et comme si c’était pas la fin de l’année. Là on travaille, on sait pas nos orientations… C’est trop bizarre.
– Oui ! Oui ! affirme Youssef en hochant désespérément du menton.”

“Ritualiser” la classe. C’était l’une des antiennes de nos formateurs, quand j’étais stagiaire. Et pour nos élèves, chaque année a ses moments incontournables. Qui, au collège, culminent avec l’année de troisième. Je repense à cette journaliste qui m’avait demandé de lui prouver l’importance du brevet. Dans un monde incertain, à un âge pas toujours facile, ces étapes sont rassurants. Structurants.

Et je ne peux pas les leur offrir.

“On ne va pas voir de film. Mais posez donc ces stylos. Je vais vous lire la suite des Hauts de Hurlevent. Parfois, juste vous la raconter.
Aujourd’hui, M. Lockwood rencontre deux jeunes gens. Ils sont un peu plus âgés que vous, et ce sont les prisonniers d’Heathcliff.
– Le beau là ?
– Pourquoi prisonniers ?
– Je vous lis ; écoutez.”

Dérisoire, je n’ai que ça à leur offrir durant ces dernières heures de cours. Les histoires qui ont été ma colonne vertébrale adolescente.