Jeudi 25 juin

“Monsieur, on regarde un film ?”

C’est la première fois que je retrouve Youssef depuis le retour en classe. Youssef sera en seconde l’année prochaine. Il continue à avoir du mal à s’asseoir sur une chaise et à ne pas prendre une consigne qui ne va pas dans le sens de son désir (”Vous pouvez prendre un stylo, s’il vous plaît ?”) comme une attaque personnelle.

Dix minutes après le début du cours, sa casquette trône déjà sur mon bureau après que je lui ai demandé environ six fois de la retirer. Et je sais que je devrai lui courir après pour la lui rendre à la fin de l’heure.

“Pourquoi voulez-vous regarder un film, Youssef ?
– Ben c’est la fin de l’année, à la fin de l’année on voit des films ?
– Admettons. Vous vous rendez quand même compte que c’est une fin d’année un peu spéciale. Et que certains parmi vous n’ont pas vraiment pu profiter des cours.”

Dont Youssef qui a passé pas mal de temps et de ressource à esquiver les mails, coups de téléphones et messages privés de ses profs. Tout en parvenant à faire croire à ses parents qu’il bûchait dur.

“Et alors ? C’est la fin de l’année ! On n’a pas eu le brevet ! On n’aura pas la fête de fin d’année ! On n’a même pas le droit aux films ?
– C’est si important ?
– Monsieur, en vrai, c’est comme si on n’était pas des troisièmes en vrai, me répond Liane, et comme si c’était pas la fin de l’année. Là on travaille, on sait pas nos orientations… C’est trop bizarre.
– Oui ! Oui ! affirme Youssef en hochant désespérément du menton.”

“Ritualiser” la classe. C’était l’une des antiennes de nos formateurs, quand j’étais stagiaire. Et pour nos élèves, chaque année a ses moments incontournables. Qui, au collège, culminent avec l’année de troisième. Je repense à cette journaliste qui m’avait demandé de lui prouver l’importance du brevet. Dans un monde incertain, à un âge pas toujours facile, ces étapes sont rassurants. Structurants.

Et je ne peux pas les leur offrir.

“On ne va pas voir de film. Mais posez donc ces stylos. Je vais vous lire la suite des Hauts de Hurlevent. Parfois, juste vous la raconter.
Aujourd’hui, M. Lockwood rencontre deux jeunes gens. Ils sont un peu plus âgés que vous, et ce sont les prisonniers d’Heathcliff.
– Le beau là ?
– Pourquoi prisonniers ?
– Je vous lis ; écoutez.”

Dérisoire, je n’ai que ça à leur offrir durant ces dernières heures de cours. Les histoires qui ont été ma colonne vertébrale adolescente. 

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