Nathanaël est un gamin que j’aime beaucoup. Un physique de Gavroche, et un ego surdimensionné, qu’il apprend, petit à petit, à maîtriser. En cours, il a tout le temps la main levée et, même lorsqu’elle ne l’est pas, il s’arroge de toutes façons le droit de parler.
Depuis son entrée dans la classe virtuelle, Nathanaël est silencieux ; à tel point que, alors que les micros sont tous ouverts, je lui demande si le sien fonctionne. “Ben oui, mais je parle pas.” “Wah ça nous change !” le vanne Malik.
Instantanément, une voix puissante m’emplit les écouteurs : “Pourquoi, il est comment en classe, Nathanaël ?”
Résistant à l’impulsion de bondir de mon siège pour m’abriter derrière Tartelette-le-lapin, je tente une approche un peu plus adulte en balbutiant un “Bonjour monsieur ? – Bonjour monsieur Samovar ! Pardon de déranger, je voulais pas. – Vous êtes le papa de Nathanaël ? – Oui, faites comme si j’étais pas là, continuez. – Ah c’est drôle, rigole Lumen, ma maman aussi elle est là… Quoi, maman, c’est pas grave. – Comme mon père, il écoute, maintenant quand je suis en cours. – Et mon frère aussi, vous vous rappelez de lui, monsieur Samovar ?”
Je reste tétanisé. Depuis trois jours, il semblerait que je fasse cours à une bonne dizaine d’adultes et d’adolescents en quatrième Dracaufeu.
Ce confinement nous a placé entre les murs. Mais avec son ironie habituelle, le hasard a fait voler en éclat ceux qui enserrent les classes.
Premier “vrai” cours en classe virtuelle (après avoir pas mal patouillé hier) : une heure d’Histoire des Arts, un peu décrochée. Un cours que j’aime beaucoup, qui me rassure, une étude d’”Oedipe explique l’énigme du Sphinx” d’Ingres. Et comme je suis vert de peur de me retrouver à pérorer face à un écran avec un outil que je ne maîtrise pas encore tout à fait, j’ai discrètement proposé à ma sœur de venir assister au cours. Elle est l’une de mes meilleures amies et la savoir là me rassure énormément . Elle a donc crée un pseudo et se tient dans la classe en silence. Pendant que j’explique le tableau aux élèves, qui, entre voix grésillante et phrases lapidaires, tentent eux aussi de construire leur interprétation de l’œuvre.
Je finis le cours sur les rotules. Je disais lundi que j’avais besoin de la présence de mes élèves dans ce métier, je ne me suis pas encore rendu compte à quel point je disais vrai. Certes ils me fatiguent. Mais me renvoient aussi une énergie nécessaire. Malhabile, je danse en permanence sur leurs mots, leurs découvertes, leurs erreurs. Elles sont ici tellement atténuée que je peine à capter cette vibration essentielle.
Avec surprise, je me rends compte que le Discord des quatrièmes Avaltout est en train de se transformer en une coopérative de travail hyper vertueuse. Les plus calmes ont réussi à prendre le pouvoir, et transmettent gentiment consignes et devoirs à leurs camarades, qui commencent à jouer le jeu. Physique, histoire et maths circulent. “Cherche bien” est l’expression qui revient le plus souvent. Bien sûr il reste les Avaltout, et je reprends sévèrement deux élèves qui commencent à s’insulter, sous le regard horrifié de leurs camarades. Mais je ne les ai jamais vu ainsi.
Je déteste le “au moins”. Et je réprime fermement la pensée qui commence à se former : “Au moins, ils apprennent à travailler différemment.” Le potentiel a toujours été là. Il me manquait juste la perspective.
Et puis ça reste exceptionnel. Le chat des Etourvol est, lui, hyper restreint du fait de leur incapacité à se parler six secondes sans une insulte.
Depuis lundi, mes journées ont doublé en temps de travail, et il va me falloir rapidement apprendre à garder de la distance, à surfer sur le chaos. Encore quelques étais à poser, et peut-être, juste peut-être, pourra-t-on commencer à conjurer le confinement.
Bon. J’ai passé mes trois premières années d’enseignement à pleurer que j’étais nul en tant qu’enseignant et que jamais je n’y arriverais. Puis, trois autres années à osciller, soutenu par les meilleurs collègues du monde.
Et après avoir cru être arrivé à une sorte de stabilité dans mes connaissances professionnelles, voilà-t-y pas qu’une saleté d’organisme primitif me renvoie quasiment à la case départ. Je me rends compte, dans le désordre :
– Que les outils mis en place part le CNED et l’Éducation Nationale prennent cher, rapport au nombre de connections effectuées par les élèves et les profs de la France entière. Force aux ingénieux qui essayent de résoudre ce problème.
– Que faire cours aux mômes de chez eux relève du funambulisme sur fil de nylon par jour de grand vent. Près de la moitié des mômes d’Ylisse, dans plusieurs classes, n’ont pas de chambre à eux. Ils tentent donc de travailler sur papier ou par informatique, à la table de leur cuisine. Et même ceux qui sont équipés d’un point de vue technologique, oscillent entre téléphones, tablettes… peu d’ordinateurs, permettant de bosser dans de bonnes conditions.
– Que les profs stressent beaucoup. Le groupe de communication d’Ylisse regorge de préparations hyper pointues, d’enseignants qui se torturent les méninges (et le droit à la déconnexion), pour réussir à faire en sorte que les cours continuent, le plus normalement possible. Comme si cette grosse chose qui ébranle le pays n’était, finalement, que quantité négligeable.
Bâtir sur une béance. C’est à cela que nous nous emploierons, tous, profs et autres, dans les mois à venir.
En quittant le collège, vendredi dernier, je confiais à T. que j’ignorais, entre autres, à quoi ressemblerait ce journal une fois la période de confinement commencée.
“C’est la relation avec les élèves qui est mon moteur. Sans eux, qu’est-ce que je vais pouvoir faire ? Ou dire ?”
T. a eu son sourire élégant.
“C’est une période exceptionnelle, je pense que c’est important de la documenter.”
T. a souvent raison.
Documentons.
Nous sommes lundi 16 mars et il y a eu comme une explosion. Une urgence qui nous a ballottés, et repoussé jusque derrière les portes de nos foyers. Je me lève ce matin et il n’y a pas de RER D. Pas de salle des profs. Juste une immense étendue vide, jonchée de quelques débris. J’ai un ordinateur sous la main. Je m’en sers pour appeler. Les adultes sont là, tous, et déterminés. Mais les enfants ? Les mains en porte-voix, y a-t-il quelques élèves, autour de moi ? L’espace de travail numérique a volé en éclat, sous le nombre de connections, même chose pour Pronote, le logiciel de suivi et de vie scolaires. Nouveau séisme.
Temporairement, et au mépris de toutes les règlementations, j’ouvre des salons de discussion privés sur des logiciels que, je le sais, certains élèves fréquentent. Et ils apparaissent. Un. Deux. Trois troisièmes Glee. Les gars souriants, avec qui je travaille depuis la sixième. “On prévient les autres, monsieur !”
L’après-midi, j’ai retrouvé les deux tiers de la troisième Glee, et une poignée d’élèves de mes autres classes. Je leur soumets le boulot que j’ai préparé durant le week-end. J’évite de trop les remercier, de trop leur dire que ce sont des circonstances exceptionnelles. J’aimerais leur faire croire que c’est normal. Bien entendu, c’est tout à fait prévu, ne nous attardons pas et vivement les premiers cours en vidéo.
Nous sommes le lundi 16 mars 2020. Mon métier a volé en éclats.
Aujourd’hui, je ne poserai pas la traditionnelle vidéo youtube ou la mini-critique. J’aimerais juste vous dire que je pense très fort à vous. Que nous vivons un moment vraiment étrange, mais que c’est aussi dans ces moments que nous pouvons être des héros.
En prenant soin les uns des autres, en étant là, en vous lavant les mains, en limitant les contacts.
En ne dramatisant pas, mais en ne sous-estimant pas non plus. On n’a pas besoin d’être bravaches ni déprimés. Juste doux et lucides.
Je pense très fort à vous.
Oh, et puis il y aura quand même une vidéo. Celle sur laquelle je ferai travailler mes élèves de troisième, pour conclure ce chapitre sur Antigone. Antigone dont la voix est plus grande que nous.
Si j’étais d’humeur dramatique, je dirais que les moments de crise font souvent ressortir la nature profonde des environnements où ils s’exercent. Les rouages.
Je ne suis pas d’humeur dramatique. Mais dans cette situation inédite, dans laquelle personne n’a jamais été plongée, je me disais, peut-être, que chacun tenterait de faire de son mieux. Et se dirait que les autres aussi, font de leur mieux.
Bien entendu, ma charrette d’illusions et moi nous trompions une nouvelle fois lourdement.
Je suis enseignant, madame la rectrice. Hier, avec mes collègues, nous nous sommes réunis, en fin de journée, sans y être forcés, pour comprendre comment assurer la “continuité pédagogique”. Pour comprendre comment faire pour que nos élèves ne perdent pas contact avec l’école. J’ose dire que tout le monde a été efficace et pertinent. La veille, le président de la République avait rendu hommage au système public qu’il n’a eu de cesse de mettre à mal depuis le début de son mandat. Je n’étais pas amer, je me disais juste que, peut-être, cette saloperie de virus aurait la conséquence annexe de restaurer quelque peu la confiance envers les fonctionnaires qui, on le voit actuellement, continuent à fonctionner. Continuent à fonctionner plutôt bien, si je puis me permettre.
Et puis hier soir, arrive dans ma boîte académique un message de votre main, que j’ai copié ici. Dans lequel je relève notamment ce passage, arrivant sans transition.
“
Les établissements et écoles restent ouverts. Les personnels rejoignent
leur lieu de travail autant que possible. Les personnels qui ne pourront
se déplacer (personnels fragiles, parents devant garder leur enfant à
domicile, situations particulières) seront recensés par les
responsables.
“
Et là je soupire. Je soupire parce que je comprends que même une pandémie est incapable d’infecter la défiance qui règne depuis l’arrivée au pouvoir de ce gouvernement. Je vais donc, tant que durera la maladie, être tenu de prendre tous les matins les transports en commun. Peu importe si le collège est vide d’élèves. Peu importe si, hier soir, j’ai passé un temps non négligeable à paramétrer un système de diffusion vidéo en direct, qui, je l’espère, me permettra de garder un peu de corps dans mon enseignement. Peu importe si je n’aurais pu faire cela sur les bécanes affligeantes qui nous servent d’ordinateur dans mon bahut.
Je viendrai au collège et je tenterai de mettre en place des cours. Me manquera-t-il un ouvrage, un outil, ou une ressource dont je dispose chez moi ou dans la librairie à côté (parce que oui, ça ne me dérange pas, exceptionnellement, d’investir quelques euros de ma poche dans mon matériel pédagogique), eh bien tant pis. Vous me direz que je n’ai qu’à déplacer ce matériel dans mon lieu de travail. Créant de nouveaux supports dans une situation inédite, j’ignore de quoi j’ai actuellement besoin. Par contre, je sais que je n’ai pas besoin, encore une fois, qu’on me flique, et que mon chef d’établissement soit obligé de me faire émarger lorsque je me pointe au bahut le matin.
Encore une fois, pour qui nous prenez-vous ? Pensez-vous vraiment que notre premier réflexe, lors de l’annonce de la fermeture des écoles, a été de nous précipiter sur les vols vers les derniers pays qui acceptent encore des ressortissants français ? Jusqu’à quel point nous prenez-vous pour des resquilleurs ? Un point plutôt élevé, je dois le croire, étant donné que vous nous imposez des trajets potentiellement dangereux d’un point de vue sanitaire (le RER D, niveau bouillon de culture, ça se pose là), pour l’unique raison de vérifier que nous ne serons pas en train d’aller boire des coups ou glander devant des tutos beautés sur YouTube.
Madame la rectrice j’aimerais vous rappeler quelques évidences : nous avons choisi un métier déconsidéré et mal payé, nous avons opté pour la fonction publique. Nous côtoyons quotidiennement des élèves, qui sont l’alpha et l’omega de notre profession. Et, dans une situation où il aurait suffit de nous considérer comme des collègues, où nous aurions eu besoin de directives pédagogiques précises, plutôt que de ressources et d’injonctions déconnectées les unes des autres, la seule information claire que vous nous faites parvenir, après nous avoir passé la couche de pommade réglementaire est celle-ci : “les personnels rejoignent leur lieu de travail.” Présent performatif.
Je rejoindrais mon lieu de travail, Madame la Rectrice. Je mettrai au point mes contenus avec un peu plus de difficultés, je ferai attention de ne pas toucher les barres du métro ou les boutons de porte du RER.
Et je continuerai à me dire que, quelle que soit la situation, nos élèves et nous, professionnels de l’éducation, méritons mieux.
Est-ce que c’est à ça que ressemble l’Apocalypse ?
Des élèves surexcités en quatrième Avaltout, qui sortiront en te hurlant bonnes vacances ? Ils ont récupéré le livre que je leur ai transmis, Boule de Suif, du bout des doigts, et sont sortis en se faisant moultes balayettes. Le soleil brille, il fait beau. Ils viennent d’apprendre qu’ils ne reviendraient pas à l’école pendant probablement trois semaines. Difficile de leur en vouloir.
Est-ce que c’est à ça que ressemble l’Apocalypse ?
Les quatrièmes Dracaufeu qui ont passé leur dernière heure à réciter les stances de Rodrigue. Ils ont chacun appris une strophe et, d’eux-même, les ont enchaînées, plusieurs fois. Se sont emparés de leur livre à eux, Inconnu à cette adresse. “On se reverra, monsieur ?”
Est-ce que c’est à ça que ressemble l’Apocalypse.
Benvolio et Arès qui viennent dire à bientôt. L’air toujours un peu mal à l’aise. Le sourire gauche.
Une réunion pour se dire qu’on doit faire une réunion.
Et cette sensation physique de vide. Le virus vient d’arracher une immense partie de ce boulot épuisant. Et pourtant, aucune sensation de soulagement. Juste une grande interrogation.
Il va falloir tout réinventer. Comme jamais je ne l’ai fait jusqu’alors.
Lelio est chaotique et beau. Ce sont les deux traits les plus caractéristiques de sa personnalité. Depuis le début de l’année, il a été, dans la quatrième Avaltout, à l’origine d’un nombre d’histoires et de bastons assez incroyables. Comme tous les autres, profs, CPE, Psy de l’Education Nationale et surveillants ont cherché à l’aider.
Sans grand résultat.
Vaguement, nous avons réussi à déterminer qu’il aime construire et réparer. Les appareils électroménagers, les ordinateurs, les instruments de musique. Quelques stages, par ci par là, qui lui ont permis de se mettre à distance de la classe, chose bénéfique pour lui et pour ses camarades. Un peu moins de violence et de coups.
Mais pas énormément de changement dans l’attitude.
Alors j’ai essayé un nouveau truc.
Je lui donne des exercices de plus en plus difficiles. J’adapte mon langage, lui parlant de façon de plus en plus précise. Adulte. J’exige de lui qu’il me rende des travaux plus propres. Lelio me les rend. Je brise ce lien-là, il se remet à déconner.
“Vous savez qui vous êtes, Lelio ?”
Nous sommes en sortie scolaire. Thème : l’orientation, et les métiers de la restauration. Je lui ai demandé d’aller interroger un traiteur, venu parler de son métier, et de me pondre un compte-rendu détaillé. Il lève un regard interrogateur vers moi. D’habitude, j’évite ce genre de phrases, essentialisantes. Mais, avec beaucoup de prétention, je me dis que je viens d’avoir une intuition et que c’est peut-être ce qu’il a besoin d’entendre.
“Je suis qui ? – Le Joker. – Le Joker ? – Pas celui du film. Celui des cartes.”
Il m’écoute, très attentivement. Il éloigne d’un geste Elphaba, qui lui rapporte un ragot dont il est habituellement friand.
“Vous savez ce qu’il a de spécial, le Joker ? – Il n’y en n’a qu’un ? – C’est plus compliqué. C’est sa valeur. Sa valeur dépend toujours de la carte qui a été jouée avant, ou à côté. Elle est faible avec des cartes faibles, mais jouée avec des cartes puissantes…”
Lelio réfléchit un instant. Ne sourit pas, mais hoche doucement la tête.
Et, durant tout le trajet du retour, se tiendra avec ces mômes, il y en a cinq, trois filles et deux garçons, qui semblent un peu à l’écart de la folie furieuse de la quatrième Avaltout.
Comme toujours quand je raconte une histoire, je me suis un peu arrangé avec la vérité.
En vrai, ce qu’il a de spécial, le Joker, le Fou, Le Mat, Loki, le Trompeur, c’est son potentiel illimité.
Je déteste ça parce que je ne suis pas à l’aise au téléphone. Du coup je bafouille, je glousse, je m’excuse, ce qui cadre moyennement avec l’image de prof respectable, sûr de lui et précis, à qui on souhaite confier ses mômes.
Je déteste ça parce que j’ai toujours peur de déranger, et que vu qu’une partie non négligeable des parents d’Ylisse travaillent en soirée, ou même de nuit, j’aimerais autant éviter de les réveiller avant leurs magnifiques trajets jusqu’à la Défense pour nettoyer les bureaux d’employés en costumes.
Mais il faut ce qu’il faut : les deux tiers des quatrièmes Avaltout se sont amusés à égarer leur convocation à la remise des bulletins du premier trimestre, leur dernier cours de maths a consisté entre un curieux mélange entre MMA et gravure au compas sur le bois des tables, le tout saupoudré d’insultes à peine voilées au prof.
Je me lance donc dans la liste : je sais que ce sera laborieux.
Il y la maman de Laya, qui ne parle pas français. Du coup, elle va faire venir Laya elle-même au téléphone, pour fixer elle-même l’heure de sa remise de bulletins. Laya a l’habitude, elle remplit souvent les papiers administratifs, et je l’entends se reprendre sur l’horaire, vu quelle doit également accompagner son père à un rendez-vous administratif.
Il y a les parents de Myau, qui m’explique qu’ils s’apprêtent à partir jusqu’au 27 mars, et ne seront pas disponibles avant. Quand je leur demande qui s’occupera de leur fils, ils me répondent que ce sera son grand frère. Grand frère que j’ai également eu en classe, il y a deux ans.
Il y a la mère de Padmé, qui me reprochera tout, durant les cinq minutes que durent l’entretien. Comme c’est le cas depuis notre première rencontre. Padmé n’a pas vraiment de difficultés scolaires, ni même de mauvais résultats ou de sanctions depuis le début de l’année. C’est un grand mystère : je ne comprends pas ce que sa maman me reproche depuis six mois. Et Padmé, interrogée sur le sujet, non plus.
Il y a le papa de Ryka. J’ignorais qu’il y avait un papa de Ryka, elle nous disait qu’il habitait très loin, son numéro ne répondait pas. Je tombe sur un monsieur charmant mais un peu embêté, qui me supplie presque de raccrocher et de plutôt rappeler sa femme : “je ne suis pas très doué avec l’éducation, ça ne me plaît pas.” J’arrive à mobiliser mes quelques atomes d’autorité pour exiger que ce soit lui qui vienne à la remise des bulletins, la maman de Ryka parlant très difficilement français.
Il y a la mère de Line, qui m’accueille avec un grand rire chaleureux, s’inquiétant de la réussite de sa fille, de l’ambiance de classe qu’elle sait très compliquée. Nous parlons un moment, elle conclut par un soupir : “Est-ce que c’est la commune, vous pensez, Monsieur Samovar ? Où est-ce que c’est partout pareil, cette difficulté à apprendre à nos enfants ?”
C’était la vingt-sixième sur ma liste, j’étais fatigué. Je lui ai dit qu’on en parlerait, dans une semaine, à la remise des bulletins, et j’ai raccroché.
Quelques jours après avoir appris que je quitterai le bahut l’année prochaine, des anciens élèves viennent visiter leur ancien établissement pour dispenser leur sagesse… Parce que bon, si les troisièmes ne daignent pas écouter leurs professeurs qui les supplient de réviser un peu de temps en temps quand même, peut-être le feront-ils si ce sont des camarades qui le leur dise (spoiler : non plus. Les secondes et les premières sont de vieux ringards, qui n’y connaissent rien).
C’est donc une ribambelle de sept jeunes filles, six d’entre elles à qui j’ai enseigné, qui entrent dans la classe et commencent à dispenser leurs conseils.
“Monsieur, vous avez pas tellement pas trop trop vieilli en vrai !”
Vu son émettrice, je prends le compliment pour ce qu’il est : quelque chose d’extrêmement précieux. Je souris et les observe : elles se sont redressées, comme tous ceux qui entrent au lycée, leur langage s’est délié et leurs regards affûtés. Quel que soit leur parcours, elles portent dans leurs mouvements quelque chose de puissant. Des filles du feu, de l’air ou de la terre. Elles sont à cet âge où le temps fait tous les cadeaux, où leur intelligence flamboie. Six lycéennes heureuses, qui, lorsque l’heure s’achèvent, échangent quelques mots avec moi avant de s’en aller sans le moindre regret.
L’idéal.
L’idéal, couronné, quand Arès s’approche de moi. Et me parle, lui aussi, de son avenir, une fois la troisième terminé. Son parcours de vie, tellement compliqué, tellement accidenté, s’achève. L’année prochaine, il pourra choisir d’aller où il le souhaite, plutôt que de s’arrêter dans une famille d’accueil ou un foyer. Il me demande des conseils quant à l’éventualité d’étudier dans un lycée avec internat. Sa voix achève sa mue, sa silhouette, un peu alourdie, se pose. Et il me regarde dans les yeux.
Ma contribution au parcours de ces jeunes gens est dérisoire. Ce n’est pas ça qui importe.
Ce qui importe c’est que j’ai pu, pendant un moment, être à leurs côtés.