Vendredi 20 décembre

Fin du premier trimestre.

“C’est sans doute l’année de trop.”

Combien de fois aurais-je entendu cette phrase, prononcée par des gens inquiets pour moi. Parents, amis, proches, se demandant si je ne suis pas en train de craquer sous le poids de l’enseignement à Ylisse. Et sous la répétition des mêmes tâches, des mêmes problèmes également. Être à la fois prof et éducateur, devoir produire des innovations pédagogiques, parce qu’en REP+, suivre les mêmes méthodes deux ans d’affilée, c’est ringard, subir le RER tous les jours…

C’est vrai. Tout ça est vrai. Et je pourrais choisir de me soumettre à la loi des cycles.

Mais ce trimestre.

Ce trimestre, quand je me retourne, je vois les progrès, minimes, mais profonds, de la quatrième Avaltout. Qui, pouce après pouce, s’extrait du marécage de “classe à qui il est impossible de faire cours.” Dont plusieurs élèves – certains, pas tous, encore – deviennent justement ça, des élèves. Il est sans doute aberrant de se satisfaire de ce qui semble si peu. Quand bien même. Beaucoup dans ce groupe peuvent être sauvés. Retrouver le chemin de la classe, du collège.

Je vois les troisièmes Glee se remettre à bosser, à bosser vraiment. Cesser de se contenter de ce rôle, figé et un peu mortifère de “gentils élèves” pour se rendre compte qu’ils valent plus, infiniment plus. S’accrocher tandis que, à un rythme de plus en plus soutenu, je revois les bases et lance les filins vers les tâches ambitieuses de la troisième : corseter tous les outils acquis les années précédentes pour comprendre de grands textes, et les belles idées qui soufflent dessus.

Je vois M., avec qui j’ai l’impression d’avoir enfin relié le contact, très ténu, mais qui me manquait tellement. Je vois l’amitié sans failles de T., de Monsieur Vivi, de L., de Lady T. et de tant d’autres. Je vois ces nouveaux collègues avec qui je parviens à nouer des liens solides, je vois G. qui est venu me parler de sa lecture de Dune. Tous ces adultes, qui m’apportent au moins autant que les enfants.

J’entends “Rehab”, d’Amy Winehouse. J’étais allé voir le documentaire sur sa vie jour de sa sortie, à la toute première séance du matin. Alors que je n’avais jamais rien écouté d’elle en entier. Je n’ai jamais compris pourquoi. Je choisis de me dire que c’est parce que, plus de dix ans plus tard, les élèves de la section Glee chanteront cette chanson traduite en français pour leur spectacle de fin d’année.

Je vois, j’entends, j’écris. Ces jours qui ne se ressemblent que si je ne fais pas l’effort d’aller en chercher ce qu’ils ont d’unique.

Il y a des années plus difficiles. Ardues. Arides. Mais pas d’année de trop.

Jeudi 19 décembre

Découverte des Dix petits nègres avec les quatrièmes Avaltout. Et, comme pour Les misérables, la question se pose :

“Monsieur, il est noir le juge ? Et Vera ?

– N… Je ne sais pas, en fait.”

Plus que l’utilisation dans le titre d’un mot désormais choquant, c’est la couleur des personnages qui leur pose question. Et même si, il y a fort à parier que dans l’Angleterre de l’entre-deux-guerres, Lady Agatha a imaginé ses personnages blancs, les indices sur leur peau n’apparaissent que rarement. Toutefois, si j’ai failli répondre par la négative à leur question, c’est avant tout du fait de mon système de représentation, comme je m’en ouvre le soir venu lors d’une conversation passionnante avec ma sœur.

Et si je suis extrêmement mal à l’aise avec beaucoup de polémiques tournant autour de grandes figures littéraires du XXe et XXIe siècle – mal à l’aise ne signifiant pas opposé, mais que je ressens des manquements dans les camps en présence, sans parvenir à l’exprimer clairement – je me dis qu’il est plutôt agréable de pouvoir évoluer dans un monde dans lequel des univers mentaux peuvent renfermer une Emily Brent noire ou blanche. Alors oui, ils finiront par comprendre et apprendre la culture de Lady Agatha. Mais cela n’a pas grande importance. Je me rappellerai toujours de ma révolte d’avoir découvert Galadriel blonde alors que je la voyais brune et m’être dit “Ma première impression surpasse une description trop tardive. Elle est toute aussi légitime que cet adjectif “blond” qui arrive trop tard.” J’avais dix ans et c’est la première fois que j’ai découvert la littérature comme espace de liberté absolu.

C’est tout ce que je souhaite à mes élèves.

Mercredi 18 décembre

Aujourd’hui, sort le dernier épisode de la saga Star Wars. Une fiction qui me colle aux basques depuis le CE1, et que j’ai exploré au travers de ses multiples avatars, des films aux bouquins, en passant par le jeu de rôle et le jeu vidéo.

Star Wars a également été quelque chose de très doux, pour moi. En cinquième et quatrième, le petit nerd prétentieux que j’étais n’avait pas masse de sujets de conversation en commun avec le reste de la classe. Mais Star Wars en faisait partie. Le moment où, quand on parle de l’épisode qui est passé à la télé le soir précédent (snob toujours, je ne manquais jamais de signaler que moi, moi, moi je disposais des cassettes vidéos), les exclusions du groupe se font moins fortes, où on est tous égaux devant les aventures de Leia, Luke et Han, devant les épiques poursuites spatiales ou les ténèbres de Darth Vader.

Ce genre de communion n’a pas changé. Les héros, seulement. Aujourd’hui, Luffy de One Piece fédère énormément de mômes. Qui oublient souvent de s’insulter où s’envoyer des bourrades dans les côtes quand ils comparent leurs avancées respectives dans le manga ou l’anime (”Spoile pas, spoile paaaaas !”)

D’ailleurs lundi :

“Vous voulez me parler monsieur ?
– Oui Shalya. Je voulais vous dire que je suis très heureux. Depuis deux semaines vous faites beaucoup d’efforts, vous participez, et vous vous intéressez énormément au cours. Il y a une raison ?
– Oh euh… En fait, avec Roog, on a la même mère.
– Ah. Et donc ?
– Il a dit qu’il fallait écoutez, à votre cours.
– Roog. Qui vous dit qu’il faut écouter ? D’accord, je suis heureux que vous le fassiez, lui, pendant un an, j’ai eu du mal à le faire se concentrer.
– Monsieur. C’est vrai que le bonhomme de One Piece, c’est vous qui le lui avez offert ?
– Oui.
– Il est sur son bureau. Et personne doit y toucher hein !”

Parfois ma vie de prof ressemble à une série télé. Ou à une fiction. Une de celles qui réconcilient un groupe.

Mardi 17 décembre

Nouvelle journée de grève.

Je pourrais à nouveau écrire que je suis excédé des mensonges qui circulent actuellement sur la réforme des retraite et le travail des enseignants (lorsque l’ami Darmanin explique, des trémolos dans la voix, que sans Jean-Michel Blanquer est le ministre qui a le plus augmenté les enseignants, par exemple).

Je pourrais décrire les bonds de six mètres que je fais (ouille ma tête), lorsque les multiples casseroles traînées par celui qui est à l’origine de la réforme des retraite sont traitées comme un truc un brin embêtant, mais bon, c’est pas si grave quand même.

Je pourrais m’exaspérer de la diabolisation d’une minorité des grévistes à qui on tente de faire porter le chapeau (on va bientôt apprendre que Satan demande aux cheminots d’arrêter d’être aussi méchants).

Mais, plutôt qu’une longue prétérition, je choisis de souhaiter du courage à ceux qui protestent, ceux qui bossent. Je choisis de croire que tout ce qui se passe actuellement n’est qu’un errement dont on se souviendra en frissonnant, comme d’une de ces fois où le peuple a repris son destin en main.

Lundi 16 décembre

Début d’une semaine pour le moins chaotique. La grève se poursuit (à chanter sur l’air des Misérables “Le Grand Jour”), le brevet blanc des troisièmes approche, ainsi que les vacances. Le meilleur cocktail pour des journées explosives.

D’autant plus que, depuis une semaine, les profs mènent une bataille rangée pour que les élèves désertent les couloirs durant la récréation. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour nous ça veut dire beaucoup. En effet, profitant du fait que nous n’étions pas particulièrement regardant quant au fait que des élèves veuillent se mettre au chaud durant la récréation, nous les avons laissés occuper le rez-de-chaussé durant les pauses. Résultat : les couloirs de l’intégralité du bâtiment sont devenus un joyeux bazar : le corridor des sciences est devenu un Fight Club officieux, les couloirs un emplacement où les troisièmes se servent de sixièmes comme luges et où, régulièrement, on s’amuse à activer l’alarme incendie, tellement souvent que je soupçonne les pompiers de nourrir des desseins meurtriers à l’égard du collège.

Résultat, après avoir tenté un bon moment d’expliquer que cette attitude était moyennement cool, les adultes se sont transformés en shérifs, mettant dehors des ados pour le moins furax, jusqu’à ce qu’ils acceptent de cesser de jouer les terreurs.

Cela amène à des scènes assez cocasses, comme celle durant laquelle je poursuis un élève jusque dans la salle d’attente de l’infirmerie et où je m’aperçois qu’il s’est glissé – “faxé” serait le mot juste, comme me le signale T. – dans les huit centimètres qui séparent une étagère d’une paroi.

Cela amène aussi à de violentes engueulades.

“Vous alors, les profs, vous vous croyez chez vous, alors que c’est chez nous, ici ! gueule Feena qui, comme souvent, se trompe de colère.
– C’est l’endroit de tous. Tout le monde a le droit de venir travailler sans risquer de se prendre un coup dans la bouche parce que vous êtes de mauvaise humeur.
– Les profs ils croient trop ils savent tout !”

La vérité est qu’il s’agit bien ici d’un problème de territoire. Dans cet endroit où nous passons l’essentiel de notre temps éveillé, les mômes se rêvent maîtres des lieux.
Leur apprendre que le plus important n’est pas entre les murs. Cela reste encore à leur apprendre.

Samedi 14 décembre

J’avais rarement vu une baffe aussi retentissante que ce vendredi, en pleine salle informatique. J’ai vu la tête de Matthew partir en arrière. Je me précipite entre lui et Sain, priant très fort le grand Cthulhu que, pour une fois, ma présence soit assez impressionnante pour les dissuader de continuer leur pugilat.

Je fais immédiatement sortir Sain avec un de ses potes, car je sais que lui obéira. Matthew a un sourire immense sur les lèvres. Il sait. Il sait que j’ai tout vu.

“Vous allez par le sanctionner, monsieur ?
– Pas tant que je ne suis pas sûr que vous n’irez pas le taper en retour.“

Il me regarde et son sourire s’élargit. Et à ce moment-là, je déteste Matthew. La version que me donnera un peu plus tard Sain – que je crois, mais que l’éthique m’empêche de défendre plus qu’une autre – est que Matthew, après l’avoir insulté à mi-voix pendant le début de la journée, a tenté de le faire tomber de sa chaise pendant que je m’occupais d’une élève.

Je le crois parce que Matthew est comme ça. Il est capable de faire preuve d’une intelligence redoutable pour semer le chaos dans la classe de quatrième Avaltout, qui n’en n’a définitivement pas besoin.

Cette claque, c’était celle de la condamnation et du soulagement, celle d’un môme qui se fait justice lui-même parce qu’il a le sentiment que les adultes le lâchent. Je réplique d’un ton infiniment plus convaincu que mon ressenti :

“Il fallait venir me voir immédiatement ! Je vous l’ai dit mille fois, on ne se fait jamais, jamais justice soi-même.
– Vous savez très bien comment il fait, et vous savez que c’est pas aussi facile !”

Bien sûr que je le sais. Et je sais également que je vais devoir sanctionner, sanctionner davantage l’agresseur que l’agressé, dans ce cas. Je m’en veux d’avoir tourné le dos à Matthew, sans m’être assuré qu’il était assis, avec son groupe, et bien au travail. Je m’en veux de m’en vouloir de ça : j’ai affaire à des êtres intelligents et civilisés, je dois pouvoir leur tourner le dos sans qu’ils s’écharpent. Je m’en veux de ne pas réussir à mettre fin à cette situation qui gangrène la classe envers laquelle j’ai des obligations.

Je déteste les moments où, dans ce métier d’enseignant, on se casse la gueule sur des apories.

Vendredi 13 décembre

Fin de journée : je sors de sept heures de cours, deux gamins se sont battus pendant un cours (ça s’est terminé sur la plus belle gifle que j’ai jamais vue de ma vie), une alerte incendie s’est déclenchée, et une élève m’a menacée de venir “tuer ma religion” (Cthulhu attend donc patiemment son challenger).

Malgré cela, j’ai à apprendre aux troisièmes Glee la concordance des temps au style indirect et le fait que oui, un groupe infinitif peut parfaitement être sujet.

Il est 16h56, je suis rincé, eux aussi. Il reste neuf minutes et nous tombons sur une référence à Andromaque :

“Qui c’est, déjà, Andromaque, monsieur ?
– Un personnage de la Guerre de Troie. Vous vous rappelez de la Guerre de Troie ?”

Ils échangent un regard. Normalement, ils connaissent tous la Guerre de Troie, je leur en ai parlé en sixième.

“Ouuuuu… Non. Non plus vraiment.
– On a oublié en fait.
– Moi je crois que j’étais pas là quand on en a parlé en cours.”

J’hésite. Et puis je fais semblant de croire. Parce que ça m’a manqué aussi.

“La Guerre de Troie, ça commence avec Eris, la déesse de la discorde. Elle, son truc, c’est quand tout le monde se dispute. Et ce jour-là, elle a l’idée du millénaire…”

Les gamins sourient, et écoutent das un grand silence apaisé. Je les retrouve. Je les retrouve enfin. Les grands mômes torturés, devenus hargneux quittent leur mine blasée, totalement. Ils redeviennent les mômes que j’ai quitté en cinquième. Plus grand, le regard et les commentaires plus acérés. Et les rires, pendant que je mine une Aphrodite obsédée par la victoire et un Achille boudeur sont heureux.

Ils connaissent déjà l’histoire, ils l’avaient déjà entendue. Peu importe. Ce soir nous nous saluons à nouveau. Ce soir, nous reforgeons notre mythologie.

Jeudi 12 décembre

Je passe une vingtaine de minutes dans le bureau de N., l’assistante sociale. N. travaille sans relâche, avec discrétion et précision, depuis que j’exerce dans ce bahut.

Dans un établissement REP+, N. est une nécessité.

Non. Il faudrait quelqu’un comme N. dans chaque bahut. Car elle apporte la clarté.

Ce n’est jamais facile, quand un élève vient nous voir avec un problème, relationnel ou familial grave. Il y a toujours tellement de bruit statique, autour : parfois on comprend mal, le môme lui-même se retrouve démuni pour s’exprimer clairement, l’urgence fait qu’on n’accorde pas suffisamment d’importance à ce qui nous est dit. Ou, tout simplement, voulant intervenir, on aggrave les choses.

N. nous aide à comprendre. Des années de pratique ont aiguisé son regard bleu. Elle identifie l’urgence et ce que l’on peut temporiser. Elle parle des élèves avec passion mais sans débordement d’émotion. Et nous permet de prendre nos responsabilités en nous déchargeant des tâches qui nous dépassent.

Parfois, j’aimerais pouvoir dessiner autour des élèves qui se sentent démunis la galaxie d’adultes qui sont là pour eux. Et qui, jour après jour, placent les barrières devant le danger, ouvrent des brèches dans les prisons. Peut-être comprendraient-ils, qui sait, que le monde est dur. Mais que des adultes sont là pour eux.

Mercredi 11 décembre

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Semaine étrange : de grèves en jours de cours fragmentés – la moitié des élèves de troisième sont en stage – en réunions. L’occasion de rencontrer certains collègues, avec qui on parle peu, et des élèves, qui, soudain, apparaissent en plein jour, alors qu’on les a à peine regardés depuis le début de l’année.Cela reste l’une de mes immenses lacunes. J’ai beau tenter, il y a des mômes à qui je ne prêterais qu’une attention lointaine, tout au long de l’année. Et j’apprendrai, au moins de mai, que celle-ci est une sportive extrêmement douée, et celui-là voyage de pays en pays depuis sa naissance.En tant que profs, nous passons notre temps à rencontrer des élèves, et parfois, nous les loupons. Reste à espérer que des collègues les auront vu, dans leur unicité et ce qu’ils ont de beau. Parce que c’est aussi comme ça qu’on les fait réussir.