Et le dimanche, on s’évade !
Avec l’électro brutal de Carpenter Brut
Et le dimanche, on s’évade !
Avec l’électro brutal de Carpenter Brut

Soirée entre collègues. Beaucoup de rires, de nourriture bouffée à même la table basse, et de courants d’air froid, quand les personnes cools abandonnent le pow wow pour aller fumer au balcon.
Je le dis à A-H., au début de la soirée, mais je pourrais le dire à toutes les personnes présentes ici : lorsque nous nous croisons au boulot, j’ai la sensation qu’elle se montre plus discrète, plus terne, presque, qu’elle ne l’est réellement. Elle qui brille encore plus que les chaussettes pailletées qu’elle a enfilées pour l’occasion. C’est normal, évident et professionnel : nous laissons à l’entrée du bahut un sacré paquet de nous, pour endosser celui des mômes.
Mais à les regarder se marrer jouer à être une version d’eux-même qui leur plaît et la devenir vraiment, je ressens quelque chose qui me secoue énormément : tous comme les élèves, je passe mes journées à côté d’adultes qui, pour la simple raison que nous évoluons dans un milieu qui tient debout par on ne sait quel miracle, cachent ce qui en eux flamboie.
« Soyez gentils », je dis tout le temps aux élèves. Soyez gentils parce que la vie est compliquée, parce que le monde serait putain de plus beau si on parvenait à l’être toutes et tous, parce qu’en fin de compte, c’est ce qui rend heureux. Toutes ces raisons là, je les connais, je les ai intégrées dans mon solfège personnel. Mais soyez gentils aussi parce que vous n’avez pas toujours idée à quel point, jour après jour, vous travaillez avec des ados devenus adultes, qui laissent à peine filtrer l’éclat de leurs lumières d’étoiles.

Je ne sais pas si c’est la fatigue, la frustration ou l’attendrissement – sûrement un subtil mélange des trois – mais je suis au bord des larmes, lors de cette évaluation de lecture sur L’Île du Crâne. Douze questions, allant du plus simple (Qualifier en deux adjectifs un personnage de votre choix) au légèrement plus complexe.
Et c’est une catastrophe quasi-intégrale, à l’exception d’une petite poignée de mômes.
Ce qui me donne envie de me rouler par terre en tapant des poings aléatoirement n’est pas qu’ils se plantent. A la limite, ils n’auraient pas bossé, pas lu, ils n’essayeraient pas, je pourrais en toute bonne conscience me dire qu’ils méritent ce qui leur arrive. Mais ça n’est pas le cas. Ils sont tous en train de se casser le ninin, et d’errer dans le labyrinthe de Groosham Grange. Gustav, qui passait le début de l’année à balancer des boulettes de papier pour ensuite hurler que ce n’était pas lui, a les doigts tellement crispés sur son bic que ses phalanges en deviennent blanche. Camilia, qui me regardaient jusque là comme si j’avais roulé sur son canari en tchippant ce qu’elle pouvait n’a pas relevé les yeux de sa feuille, à tel point que je crains un lumbago. Je ne parle même pas des élèves dont l’AESH est malade depuis dix jours, et qui tentent, qui de présenter impeccablement sa copie, qui de réunir quelques informations sur la couverture du texte.
J’ai envie de chialer parce que je me sens vieux con. Parce que je me dis qu’il y a huit ans, à Grigny, les élèves m’auraient pourri d’avoir pondu un contrôle aussi facile. Parce que je donne mentalement raison à cette calamité des groupes de niveau en me disant que gérer une telle hétérogénéité, c’est jouer au mikado avec des moufles. Parce que je suis incapable, à chaque fois que je tente de tous les faire travailler sur le même sujet, de leur apporter quoi que ce soit.
Est-ce que je devrais me satisfaire de les voir faire des efforts ? Bien sûr que c’est beau, que c’est positif, que c’est valable. Bien sûr que, depuis le début de l’année, j’ai vu ces ados hargneux se transformer en bonnes personnes. Vraiment. Qui essayent, chacun à leur hauteur, et qui essayent vraiment. Mais ça, c’est de l’égoïsme, c’est – je hais toujours cette expression – mon côté Bisounours. Et je grince des dents. Mon côté Adachi, dont j’ai déjà parlé, se révolte. Cette fois pas contre moi mais contre cette situation de merde : à quoi est-ce que cela va leur servir, d’être droits et éthiques, dans leur classe de français ? Qu’est-ce que je leur apporte, concrètement, hormis l’illusion que les choses iront mieux s’ils donnent tout ce qu’ils ont ? Il faudrait que je reparte de tellement loin avec tellement d’entre eux.
Rarement heure s’est aussi bien passée avec cette classe, rarement j’ai autant eu envie de défoncer quelque chose, ou quelqu’un.
Moi, probablement.
Sonnerie.
« Monsieur ? On a permanence après, on pourrait revenir dans votre salle, si on n’a pas fini le contrôle ? »
Je vais manquer de mouchoirs et colère, putain.

Qu’il est vilain, le verbe être.
C’est un truc que je dis avec beaucoup d’emphase, beaucoup de prétention. Il ne faut pas ess-en-tia-li-ser les élèves. Ce que l’on voit d’eux n’est qu’une petite partie, une projection de nous-même. Il ne faut pas dire que nos élèves sont, parce qu’on ne sait pas.
Et gonflé de ma propre importance, de ma grande sagesse, je me rengorge.
Je me rengorge et pourtant, je me retrouve comme un con, lors des réunions parents-profs, à dégoiser que Marion « est très timide », qu’Amélia « est très intégrée dans la classe », qu’Ignacio « est déconcentré. »
Comme si, à la première occasion, on se sentait obligé de coller des étiquettes sur le front des mômes. Pas par méchanceté, bêtise ou négligence. Mais juste parce qu’il faut que les comportements que l’on observe dans nos classes aient un sens. Sinon, que reste-t-il ? Un chaos sans nom, dans lequel nous naviguerions, eux et nous, à vue.
On ess-en-tia-lise, parce que nous nous devons dans la cohérence. C’est un mythe, une fiction. Et comme toute fiction, c’est immensément utile.
Tant que l’on n’est pas dupe.

Soirée jeu de rôle avec des collègues. Comme toujours, je suis le maître de jeu. Comme toujours, je fais découvrir l’univers de Lovecraft. Comme toujours, c’est joyeux et ça part dans tous les sens. Dans le chaos habituel des premières parties, je sens leur attention fluctuer et je le leur signale en rigolant :
« Bon alors, vous faites quoi ?
– Oh, ta voix de prof ! se marre M. qui l’entend quatre heures par semaine. »
C’est toujours une question de voix. Qui évoque des empires déchus ou des structures grammaticales. Qui est capable de faire surgir du sable des abominations ou d’expliquer pour la millième fois. À force d’échecs et de ratés, ma voix est devenu mon super pouvoir.
C’est chouette.

« Monsieur, ça fait combien de temps que vous êtes prof ?
– Dix-sept ans.
– Tout ça ? Vous êtes en Terminale !
– J’ai dépassé la Terminale depuis un moment.
– Je sais, je sais, je veux dire… »
Il y a un tout petit peu de déception dans la voix d’Ignacio, parce que je n’ai sans doute pas autant rit à sa blague que j’aurais dû. Parce qu’il faut s’occuper de nombreuses questions en même temps, la plupart ayant rapport avec le cours, et étant donc privilégiées.
Pourtant, il y a quelque chose, dans ces tentatives d’humour, surtout dans le public que j’ai cette année qui, je le dis sans la moindre condescendance, a moins souvent la chance de pouvoir s’affuter l’esprit. Pourtant, je le leur dis souvent, que l’humour est une sacrée arme, face à la dureté du monde.
« Non, mais c’est moi qui n’aie pas fait attention. Bien joué. »
Qu’ils deviennent vifs et souples, avec leurs mots. Pas à pas. C’est absolument essentiel.

L’autre jour, les sixièmes Feunard lisent un monologue de Cassandre dans leur version jeunesse de l’Iliade. Malaise palpable. La prophétesse parle de l’incendie qui ravagera de Troie, de la mort d’Hector, de l’enlèvement d’Andromaque.
Cette classe, plutôt sympathique, me regarde avec une incompréhension douloureuse. J’ignore pourquoi, mais j’ai l’impression que ce passage a trahi l’intérêt qu’ils portent au texte. Une voix, celle d’Amina, s’élève :
« Ça veut dire que tout le monde va mourir ?
– Oui. On l’avait vu quand je vous ai raconté l’Iliade dans son ensemble.
– Oui, mais c’est triste.
– C’est un genre de texte qui existe depuis très longtemps. Quand on sait que les héros sont condamnés, on appelle cela la tragédie. »
J’ai moi-même du mal à y croire, mais je vois une vague de soulagement passer dans leurs yeux. Les cauchemars éveillés de Cassandre ont un nom, ils ne sont pas seuls à se rendre compte que c’est horrible.
« Il y a quoi, par exemple, comme histoires ? »
Et comme j’égrène les malheurs de nombreux êtres de fiction, je me retrouve conforté dans l’une de mes rares certitudes d’enseignant : si nous sommes là, c’est pour leur donner les mots.
Et le dimanche, on s’évade !
Parce que je continue à l’écouter…

Remplissage du traditionnel document d’avant inspection. Parmi tout ce que je peine à écrire – je suis notoirement mauvais dans ce genre d’exercice – une phrase sort, infiniment plus aisément que les autres : « Je ne souhaite en aucun cas quitter l’enseignement des lettres ».
J’aurais sans doute dû à l’honnêteté de rajouter « en dépit de la situation actuelle, des conseils de gens qui tiennent à moi, et du bon sens en général. »
Mais au moins, c’est fixé en encre numérique.

Cours en demi-groupe. Cette heure du vendredi n’est jamais la meilleure avec les sixièmes Feunard, classe pourtant éminemment sympathique. Ils viennent à peine de se réveiller, c’est le dernier jour de la semaine, ils on EPS juste après. Bref, cette heure de français coincée entre tout un tas de contingences ne leur plaît pas beaucoup.
Alors apprendre à lâcher.
C’est quelque chose que j’ai beaucoup de mal à faire, à l’accoutumée. Les voir dissipés quand ils m’ont montré qu’ils sont capables de beaucoup m’agace. Faire face à un obstacle supplémentaire en fin de semaine me casse les pieds. Mais si je me contente de m’époumoner « On se tait, on prend son cahier », ça ne changera rien.
Alors apprendre à lâcher.
Je ne me relance pas dans un énième monologue sur le fait de devoir apporter son matériel, ou une autre leçon de morale.
« Donc, la lecture à l’oral. Vous savez, quand on vous dit que la voix doit tomber à la fin d’une phrase ? Vous trouvez pas ça un peu bizarre ?
– Ah si monsieur, ça fait une voix chelou ! »
M. a tendance à dire que je suis toujours de bonne humeur, face aux mômes, quand il m’observe en classe. Ce qu’il ignore, peut-être, c’est combien cette bonne humeur me coûte, mais aussi qu’elle est un pari. Cette bonne humeur, c’est une main sans cesse tendue vers les mômes. En espérant qu’ils finissent par s’en emparer. Et ce matin, ça fonctionne. Petit à petit, toutes et tous explorent la carte mentale où j’ai inscrit les critères d’une bonne lecture. S’entraînent. Sur un mot, une phrase, une page. Même Kilyan, qui a décrété bien fort en entrant que le français, c’est tellement moins bien que les maths.
Apprendre à lâcher. Il n’y aura ni sérénité ni grande révélation. Mais ils apprendront.