Jeudi 29 décembre

Vu passer sur un réseau social la fatigue d’une collègue, depuis assez peu de temps dans l’enseignement, qui s’interroge sur son état de fatigue “Où est passée mon endurance de l’agrégation ?” s’interroge-t-elle ?

Je pense qu’elle est encore très loin de l’avoir perdue. Mais, pour la (re)tenter cette année, je pense que l’agrégation ne fatigue pas de la même façon. Je pense que la fatigue du boulot d’enseignant est particulière. C’est la fatigue du chaos.

Le fait de jongler en permanence avec mille tâches, d’avoir la possibilité de se mettre à bosser à tout moment, de résister à cette pulsion ou au contraire d’y céder… Peu de choses nous y prépare.

Loin de moi, bien entendu, l’idée de dire que notre profession est la plus épuisante qui soit, il n’en n’est pas question. Simplement de dire que, comme beaucoup de choses dans ce boulot, on ne nous apprend pas comment gérer nos forces. Et ne pas y laisser – trop – d’énergie vitale est essentiel.

Mercredi 28 décembre

Au seuil des vacances de Noël, Luc m’a balancé ce secret, intime. Quelque chose qui n’a rien à voir avec l’école.

Ça n’est pas la première fois. En quinze ans, des secrets de ce genre, j’en ai accueilli plusieurs. Au début, comme un débile, je me suis rengorgé en y voyant une marque d’élection. Puis je me suis mis un coup de pied aux fesses (ce qui nécessite une certaine agilité, ne nous mentons pas) : ces mots chuchotés sont trop précieux, trop importants, trop graves pour que tu en fasses ton miroir.

Et la règle numéro un : ne jamais rester seul avec. Oui, la première règle est une trahison. En parler. Dans le milieu professionnel ou privé, trouver quelqu’un avec qui réfléchir. Parce que, quelque part, ça n’est pas “normal” que l’on soit forcé de faire d’un enseignant le dépositaire d’une partie essentielle de sa vie personnelle. Parce qu’il est facile de ployer sous ce fardeau. Parce que faire le mieux, quand on est ébloui par la lumière de l’intime, ça peut être compliqué.

Trouver quelqu’un de confiance. Et se dire – j’ai eu du mal à l’apprendre, c’est sans doute moi, peut-être pas – que ça n’est pas un honneur, ce genre de secret : c’est un danger. Un danger dont il faut prendre le plus grand soin.

Je ne sais pas encore ce que je ferai de ton secret, Luc. Mais je regarde ma main sous tout ses angles. Et je réfléchis à comment te la tendre.

Mardi 27 décembre

C’est un fantasme qui revient souvent, tant dans la communauté éducative qu’en dehors depuis que je la fréquente : un enseignement standardisé. Un ensemble de méthodes que les enseignants appliquerait. La fin des inégalités, le même enseignement pour tous, que ce soit un collège du cinquième arrondissement parisien (bisous aux parisiens) à un établissement situé au fin-fond de la Mayenne (bisous aux mayennais).

C’est un fantasme. Donc non seulement inaccessible mais également néfaste. Pour tout ce que je lui reproche, le ministère de l’Éducation Nationale a plus ou moins compris comment présenter ses programmes – qui eux sont souvent sujets à caution – à ses agents : un ensemble prescriptif mais dont les modalités sont laissées à notre jugement.

Et ce jugement est essentiel. Je le répéterai autant de fois que nécessaire : jamais une méthode ne conviendra à l’ensemble, ou même à la moitié des enseignants. Les notions à transmettre, les compétences à faire acquérir n’ont aucune existence propre : elles n’existent que dans leur rapport vivant entre les élèves, leur développement intellectuel du moment, et les enseignants. Lorsque je vais observer des collègues en cours, ce ne sera pas le déroulé du cours que je vais noter : ce sont leurs stratégies, leur façon de présenter les activités, d’interagir avec les mômes. Et je sais que certaines choses seront applicables, d’autres pas : parce que je n’ai pas la même érudition sur tel sujet, parce que mes classes sont plus introverties, que certains élèves sont en avances ou en retrait par rapport à ce qui est demandé…

Si les commentaires faits de l’extérieur sur les méthodes d’enseignement peuvent nous sembler tomber à côté, ce n’est pas – que – parce que nous sommes prétentieux et narcissiques : c’est que l’enseignement est infiniment fluide. Infiniment insaisissable. Nous le refaçonnons chaque année en fonction de nos élèves. Nous sommes, pour reprendre la chanson, professeurs en incertitude.

Lundi 26 décembre

Comme beaucoup de collègues, j’ai des textes que je donne à étudier chaque année ou presque : l’Odyssée, Yvain le Chevalier au Lion, Persépolis…

Je n’y ai jamais vu la moindre facilité. Il se trouve que, tous les ans, lorsque je relis ces ouvrages, j’y trouve de nouvelles facettes. Une partie du texte laissée sous silence, incomprise. Parfois une émission radio ou une vidéo qui me met sur une nouvelle piste.

Et peut-être que ce que je devrais dire à mes élèves, c’est que tous les ans, ils ne travaillent pas sur l’Odyssée. Mais que l’on travaille ensemble dessus. Que je n’ai jamais considéré les mots que je leur donne comme un simple support sur lequel exercer leur intelligences. Mais que toutes et tous, avec autant de légitimité que n’importe qui, ils chercheront à ouvrir des espaces inédits dans le texte. Qu’ils soient petits sixièmes ou premières souhaitant étudier les lettres.

Les textes, je le répéterai sans cesse, sont à tout le monde.

Samedi 24 décembre

Retour dans la maison parentale. Pendant trois jours, descendre de la scène. Pendant trois jours, réussir à dissocier son masque de prof de son masque de personne. Et le regarder en face.

On en discute beaucoup, de cette peau que j’ai cousue. On s’engueule de ce que j’y vois. Elle prend beaucoup de place.

Mais elle est, dans ce monde fugace mon unique certitude.

Vendredi 23 décembre

J’ai une propension à employer des phrases toutes faites.

Parce que c’est pratique. Quand en cours, il faut gérer rapidement une situation, qu’il ne faut pas ralentir le rythme, on la balance rapidement : “Olivia, votre chaise a quatre pieds.” “Nathan, revenez sur Terre.” Ce genre de trucs.

Depuis quelques mois, je viens à m’en méfier. D’abord parce que j’ai tendance à les utiliser et considérer qu’elles vont régler la situation. Je ne vais alors pas prendre le temps de me demander. Pourquoi Nathan baille aux corneilles ou s’il y avait une raison pour qu’Olivia se balance.

Et aussi parce qu’en temps que prof de français, je ne veux pas affaiblir les mots. Je demande à mes élèves de peser leurs phrases. Leur explique que les mots sont tous forts. J’essaye de leur faire entendre la musique propre à chacun, même, et surtout, ceux que l’on emploie au quotidien. Parce que, j’en suis convaincu, peut-être à tort, être en maîtrise de ses mots, c’est être en maîtrise de sa pensée. Et ces phrases prêtes à servir de pensent pas, elles visent un résultat immédiat.

Être prudent. Et essayer de faire résonner chaque mot au plus juste, pour les mômes.

Jeudi 22 décembre

“Des fois vous êtes gentil et des fois, vous voulez pas vous occuper de moi.”

Loup fixe la table, les mâchoires serrées. Je n’ai pas spécialement eu envie de le recevoir en entretien deux jours avant les vacances, mais après l’avoir empêché d’interrompre pour une quatrième fois le travail de ses camarades, je n’ai pas vraiment eu le choix.

“Loup, vous aviez un rôle dans votre groupe…
– Mais ils vont trop lentement !
– Il faut leur laisser le temps d’écrire…
– C’est trop long !”

Loup appartient à cette redoutable combinaison dyspraxique / haut potentiel / non équipé d’un ordinateur / sans AESH. En résumé, Loup comprend tout, extrêmement vite, mais est totalement incapable de traduire ce qu’il comprend par écrit. Loup n’est pas capable de patience.

Quand j’ai le temps, je lui prépare des activités sur un ordinateur que j’ai kidnappé dans une réserve. Quand j’ai le temps. Je tente d’adapter le cours.

Nous sommes à quelques jours à peine des vacances et c’est très injuste, mais j’aimerais que Loup éprouve un poil de gratitude. Qu’il accepte de prendre le rythme du reste de la classe et que, pour une fois, je n’ai pas à passer autant de temps pour lui préparer son cours perso que celui que j’effectue pour la plupart des élèves.

Mais je n’ai pas à le lui demander.

Loup repart, sans avoir compris. Je n’avais pas l’énergie de le retenir trente minutes pour tenter de lui expliquer ce que je lui ai déjà expliqué dix fois.

“Des fois” je ne suis pas gentil.

Mercredi 21 décembre

Le temps des fêtes et, me concernant, du retour à la famille. Ce journal quotidien a changé quelque chose à nos rapports : mes parents me lisent au quotidien. Je me rends compte que ces instants cristallisés, forcément, semblent relater l’essentiel de mes journées.

Or ce n’est pas toujours le cas. Simplement, dans mon métier de prof, des instants sont plus saillants que d’autres. Ou au contraire, fugaces, et l’écrit me permet de les sauver de l’oubli.

Mais pour le meilleur ou le pire, ils forment le Samovar. Allègent ou alourdissent le fardeau de mes parents. Comme ils suivent les aventures de cet étrange personnage de blog.

Mardi 20 décembre

Cette année, je m’en suis suffisamment réjoui, j’ai de petits effectifs dans mes classes. Suffisamment petits pour, à chaque heure, avoir le temps de m’intéresser à tous les élèves. Même ceux qui attendent. Qui se taisent. Qui patientent.

C’était presque une terra incognita.

D’autres façons de vivre les cours, de penser, de réussir ou d’avoir des difficultés. Les élèves qui disparaissent dans le décor, tant de voix à écouter aussi.

Et je me demande. Combien j’en ai loupé, dans des classes plus nombreuses, plus compliquées. Combien de mômes sont restés invisibles ?

Ceux-là, les ai-je aidé ?