Lundi 19 décembre

À chaque heure, c’est un un combat.

Quand je suis entré dans ce boulot, j’ai eu l’impression que je n’y étais pas à ma place. Que je ne me comportais absolument pas comme un enseignant devrait le faire. J’ai raconté l’histoire mille fois : j’ai été sauvé par les collègues les plus merveilleux du monde. Je me suis rendu compte que j’adorais ce métier.

Mais il n’empêche que je ne suis pas à ma place. Même si rien ne me rend plus heureux qu’enseigner, je suis sans doute la personne la moins solide pour le faire.

Lors d’une heure de cours, je ne vais cesser de me battre contre mes névroses. Mon besoin de validation perpétuel par exemple : je passe mon temps à donner l’impression que je sais parfaitement où nous allons, les élèves et moi. Et lorsque je refuse de laisser plus de temps pour l’activité, de revenir sur une sanction, de ne pas les laisser “regarder un film sur Netflix, c’est Noël dans un mois, monsieur !” (sic), quelque chose en moi hurle en sanglotant que c’est affreux, que je vais mourir parce que si je refuse quoi que ce soit, on risque de moins m’aimer. C’est totalement irrationnel, je le sais, l’admets : il n’empêche que ça continue à hurler sous mon crâne façon j’ai marché sur un lego au réveil.
Ou alors ce sentiment perpétuel d’illégitimité. Qui suis-je, moi, pour enseigner la langue alors que je fais des erreurs grosses comme moi lorsque je ne me relis pas trois fois de suite ? Que j’ai l’impression au début de chaque texte, y compris Fantômette brise la glace, que je ne comprendrai rien à ce qui est écrit ?

Pour ressortir chaque jour heureux de mon boulot, il faut non seulement que je prenne soin d’elles, que je m’occupe d’eux, mais également que je mène une lutte acharnée contre ce que je suis : ce type incroyablement immature, ne fonctionnant socialement que parce qu’il a appris à revêtir d’autres masques. J’espère de toutes mes forces que ma persona de prof est suffisamment convaincante pour faire, de ceux qui viendront ensuite, des êtres plus forts, des êtres meilleurs que moi.

Parce que je le crois, c’est ça aussi être enseignant.

Dimanche 18 décembre

Et le dimanche, on s’évade !

Avec l’une des meilleures bandes originales de jeu vidéo qui soit.

Samedi 17 décembre

Vacances. Hier soir, premier verre de l’année avec les collègues. Encore des étoiles à ajouter à la constellation, encore des mondes à découvrir derrière leurs histoires.

Si je fais ce boulot, c’est aussi pour ça : à l’infini, je découvrirai des récits individuels. Dans tout ce qu’ils ont de beau et de terrible. D’infini et d’unique.

Vendredi 16 décembre

Je ne suis pas soigneux. Et pourtant, je me montre extrêmement exigeant avec les élèves quant au fait qu’ils rendent des travaux propres.

Enfin, pas propres. C’est trop subjectif, comme notion. Des travaux auxquels ils ont attaché un peu d’importance. J’insiste toujours pour qu’ils rajoutent la petite touche.

“Vous pouvez souligner, là.”
“Vous allez recopier le brouillon. Si si, j’insiste.”
“Et si vous mettiez les adjectifs dans une autre couleur ?”

Essayer de leur faire apporter du soin à leurs travaux, chacun et chacune à la mesure de ses moyens. C’est un détail qui, pour moi, à son importance. Leur faire comprendre que ce qu’ils produisent vaut le coup. Afficher, présenter, montrer. Rien de ce que tu fais n’est en vain. Prends soin de tes phrases, de ton écriture, de tes feuilles.

Prends soin de toi.

Jeudi 15 décembre

Ça m’aura pris un moment mais je commence à comprendre l’immense avantage dont je dispose cette année : mes élèves me laissent le bénéfice du doute.

J’ignore s’il s’agit de ces étranges alchimies que l’on nomme sociologie ou culture d’établissement, mais pour la première fois depuis très, très longtemps, les mômes n’accueillent pas avec méfiance les activités ou les thèmes que je leur propose. Et si mes explications ne sont pas immédiatement limpides, ils tenteront quand même avant de me signaler qu’ils sont perdus. La dernière fois où j’avais vécu ça, c’était avec la classe de section Glee, dont j’avais été prof principal trois années durant.

Immense gain de temps, d’énergie. De confiance en soi aussi. De voir des mômes sincèrement intrigués ou joyeux, découvrant des mots dont ils ignorent la géographie, mais qu’ils sont prêts à explorer. Instant vieux con : c’est devenu rare. Ou ça l’a toujours été, peut être. En tout cas ça fait du bien.

Mercredi 14 décembre

Ce matin, je me fade sept heures de concours blanc. Et après cinq, la petite bosse au majeur douloureuse, les doigts que l’on décrispe.

Et puis surtout mon écriture, toujours de môme, qui se dégrade après plusieurs pages…

Il y a des trucs qui nous permettent de pas trop nous détacher des mômes. Ça en fait partie.

Mardi 13 décembre

C’est un conseil que je donne souvent : “Ne fais pas étudier un texte que tu aimes, c’est un coup à t’en dégoûter si les élèves n’accrochent pas.”

Évidemment, faites ce que je dis, pas ce que je fais. C’est une 4e à 17 élèves, tout le monde les appelle les freaks. Ça fait très longtemps.

Nous voilà donc à Newsburyport, prêts à prendre le bus. Les mômes sont de bonne volonté mais déjà découragés par les termes désuets qui affluent. “Lovecraft, c’est l’innommable ! Quand vous ne comprenez pas, c’est que c’est horrible.”

Une blague ne suffira pas. Il va falloir de l’aide.

Alors ce sera par la voix. Souvent, très souvent, je leur lis le texte. L’introduction, ces mystérieuses descente de police. La visite de la bibliothèque. Le chauffeur de bus batracien. Je prends des voix. Lire du Lovecraft et l’incarner.

Et puis l’illustrer. Les mangas de Gou Watanabe, les fatras d’images qui existent un peu partout. Petit à petit, leur recréer le monde glauque et indicible du maître raciste de Providence.

Glauque et chaleureux.

Dans les ombres de l’auteur et de tous ceux qui l’ont lu avant eux, ils avancent. Craintifs mais heureux. Et c’est beau à voir.

Lundi 12 décembre

Dernière semaine de l’année. Avec des élèves rincés par leurs stages, brevets blancs, évaluations par paquets (“quatre contrôles demain, monsieur”), des profs crevés par les conseils de classes, rencontres parents-professeurs, évaluations susnommées à corriger.

Semaine un peu grisâtre, un peu poisseuse, où tu as envie de t’énerver, de feignasser un peu (c’est bientôt Noël après tout…).

Dans ces moments, l’un des mantras de Monsieur Vivi : “Fais bien, mais petit, et modeste.”

Alors en cette dernière semaine, ne pas tenter de grands projets pédagogiques de la mort. Des cours en image d’Epinal. Des textes que l’on étudie, du travail de vocabulaire sur les synonymes, le quart d’heure lecture qui se prolonge sur de petits extraits lus à haute voix pour le plaisir des autres camarades.

En ces derniers jours, avancer à petit pas, pour arriver en haut du sommet avec tous les gamins, et se dire au revoir en souriant.

Samedi 10 décembre

“Monsieur, Gwenola elle peut venir à côté de moi ?
– C’est la place d’Andréa, à côté de vous.
– Ben oui mais Andréa elle viendra plus.
– Comment ça, elle ne viendra plus ?
– Chais pas. Elle a déménagé, je crois.
– Vous ne savez pas ? Vous n’êtes pas copines ?
– Bah si, mais elle est partie, là. Alors, Gwenola peut venir ?”

Pendant que Gwenola change de place, je cligne un peu les yeux. Andréa adorait bouquiner. Elle ne bossait que quand elle en avait envie, adorait gonfler hors de proportion des potins de cour de récréation. Mais elle avait une répartie d’enfer et une culture pas possible.

La CPE nous enverra un message plus tard dans la journée. En effet, Andréa n’a pas une vie facile, elle a donc quitté le collège sans prendre le temps de dire au revoir. Et le bahut continue à tourner. On ne prononcera plus son nom passé le jour de son départ. Sauf T., la prof-doc, qui se la remémore lors d’une de nos discussions.

C’est violent. Moi je ne l’oublierai pas, moi je ne ferai pas comme si rien ne s’était passé, moi…

Alors pourquoi j’en parle déjà à l’imparfait ?