Vendredi 9 décembre

“Monsieur, on peut faire le classement des profs qu’on n’aime pas ?”

Katrina me regarde très placidement derrière ses lunettes rondes. Et en cette heure de vie de classe, je sens la sixième dont je suis prof principal frémir.
Les mômes sont tout sauf idiots. Ils sont conscients de l’énormité qui vient d’être proférée. Mais ils veulent voir. Ils veulent voir si, jusqu’au bout, je reste dans mon image du prof trop gentil ou si je vais enfin sortir de mes gonds.

La caféine ingérée en trop grandes quantités ce matin m’offre une échappatoire. Je tente la sincérité.

“Je suis un peu mal à l’aise que l’on parle de personne qui ne sont pas là. Vous n’aimeriez pas qu’on fasse ça pour vous.”

Katrina cesse de soutenir mon regard. Et aussi calmement que je le peux, j’ajoute :

“Et surtout, je voudrais savoir : pourquoi voulez-vous faire ça ?
– Je…”

Aucune agressivité dans mon attitude. Je tente, de toutes mes forces, de leur tendre un miroir. Leur montrer que, de temps en temps, et oui, ils sont laids. Et c’est absolument normal. En tant qu’humain, en tant que préados en pleine face de test, il leur arrive de se montrer vils. Et cette vilenie, j’ai désormais choisir de lui adresser un vague signe, avant de la laisser dégouliner, bêtement. Hors de question de la cristalliser par une colère ou une leçon de morale. Juste lui faire sentir ce qu’elle est. Avant de passer à autre chose.

“Certains voulaient encore partager leurs points forts avec le reste de la classe. Katrina, justement ? Vous avez envie de le donner ?”

La conversation reprend. Et peu à peu, les gamins perdent leur expression de gourmandise un peu lâche. On arrive à parler de ce dont ils sont fiers, on rit un peu. Ça ne sera pas tous les jours aussi simple. Mais pour cette heure-ci au moins, ils ont accepté de rester droits. Et pour cela je les admire.

Jeudi 8 décembre

Je le répéterai probablement encore un million de fois : il existe un animé s’appelant Utena la fillette révolutionnaire, qui métaphorise presque à la perfection ce qu’il se passe dans une adolescence. Un long-métrage en a été tiré : Utena, l’Apocalypse de l’adolescence.

Apocalypse, autrement dit révélation. Peut-être est-ce le cristal du gel, peut-être est-ce la chut des températures, mais les élèves se révèlent, dans ce cataclysme adolescent.

La bande des bonnes élèves de sixième. Elles sont polies, agréables, ont des résultats corrects. Et sont fascinées par les potins. Les ragots. Tout ce qui revêt un soupçon de mal-être dans la cours de récré les attire. “Monsieur, il faut qu’on vous parle”, à chaque fin de cours ou presque. Pour balancer de petites piques sur tel ou tel camarade.

Le groupe des mecs sympas de cinquième. Souriants, penauds “Monsieur, je suis désolé, j’ai encore oublié mon cahier.” L’air sincèrement désolé, profondément concentré, quand on leur parle. Qui se foutent ouvertement de leurs profs une fois dans les couloirs.

Mais l’Apocalypse ne va pas que vers l’obscurité. Il y a aussi les mômes qui s’éveillent. Valère avec ses troubles multiples, qui se montre chaque jour plus drôle, pertinent et posé. “Monsieur, je pourrai faire deux exposés, ou trois au lieu d’un ?” Je lui propose de peaufiner le premier. Il accepte. Plus de révolte, comme au début de l’année.

Ou Lina qui, depuis qu’elle a compris que sa réserve, son “manque de participation” ne lui seraient pas reprochés, se montre plus enjouée. Plus encline, justement, à lever la main. “Lina tu souris !” lui lancent ses copains.

L’Apocalypse, la gel de décembre en prisme de tout ce que les mômes peuvent devenir. Enfants comme adultes, il faut s’accrocher.

Mercredi 7 décembre

Mine de rien, hier soir, je reçois le plus beau compliment de ma carrière.

Nous rentrons, avec E, de conseils de classe. Les kilomètres se déroulent sous la voiture, et la conversation erre avec la fatigue. E. est une jeune collègue, environ trois ans de profession. Comme je radote, je lui reparle de mes trois épouvantables premières années. Et de F., qui m’a sauvé. Par son exemplarité dans le travail. Par sa force de travail, par son attitude, dont je n’ai jamais trouvé d’égale, tant dans la douceur que dans la rigueur.

“Tu sais son attitude avec les élèves, elle ressemble beaucoup à la tienne.”

Ça me porte, en cette fin de soirée. Beaucoup.

Mardi 6 décembre

Depuis le début de l’année, tu m’envoies des signes. Un secret plane en toi. Dans tes rédactions, dans tes tournures de phrases. J’ignore si c’est voulu ou pas. Connaissant ta vivacité d’esprit, je serai tenté de penser que si. Mais j’apprends petit à petit à me méfier de mes biais.

Il y a pas mal de phrases que tu commences et ne finis pas. Beaucoup de phrases qui commencent par « Moi » ou « Je ». Pronoms que tu utilises peu le reste du temps. Il y a pas mal de moments où tu attends près du bureau. Et tu finis par partir après avoir lancé une banalité.

« S’il y a quelque chose que vous voulez dire, n’hésitez surtout pas. »

Tu m’as regardé un brin perplexe. J’ai eu envie de rentrer sous terre.

Et depuis, je me demande ce que je dois faire. Si je dois m’ouvrir à des collègues, dont c’est la profession, de trouver la bonne posture, les bonnes aides pour des élèves « qui se cherchent » comme on dit pudiquement. Est-ce qu’on ne se cherche pas tous ? Je crains de briser ce lien, cette idée de lien, que tu sembles avoir envie de tisser avec ton professeur. Je me dis aussi qu’à mon âge, ça m’aurait fait du bien de me sentir entouré. De ne pas rester seul avec ma peur au ventre dès la cinquième : celle qui me soufflait que ça allait être encore plus compliqué que prévu, cette histoire d’adolescence. Mais est-ce que le secret est bien là ? Où est-ce que je ne vois pas le monde avec cet élève que j’ai été, qui n’a peut-être rien à voir avec toi ?

En attendant – pas trop longtemps, va bien falloir que je décide une fois pour toutes – je tente de partager avec toi ce qu’il est professionnellement possible. Le manga de L’appel de Cthulhu. La poésie d’Emily Dickinson.

Histoire d’apaiser un peu les mots enfouis.

Vendredi 2 décembre

Les nerfs lâchent peu à peu.

De plus en plus d’absences brèves, dont les mômes reviennent les yeux rouges. De plus en plus de difficultés à rester concentré sur une tâche. De plus en plus de « Je suis crevé, j’ai pas envie », en salle des profs, comme un leitmotiv. De plus en plus de temps passé, le matin, à rassembler ses forces avant de passer la porte.

Sourire. Raconter des trucs débiles aux collègues comme aux mômes. Tenter de garder de la cohérence dans ses cours. Sourire. Convaincre que c’est transitoire. Juste un passage un peu sale, dont on va vite s’extraire.

Pour le moment, c’est ce petit tissu de banalités que je tends sur mon boulot. Sur mes classes. Pour se tenir au chaud, en attendant que passe le froid, que le vent finisse de souffler.

Lundi 5 décembre

Lorsque je rentre à la maison, certains soirs, j’en ai les oreilles qui résonnent, de ce “monsieur”. Mon pseudonyme sur les réseaux, Monsieur Samovar, fait souvent hausser le sourcil à cause du deuxième terme. Or le premier me semble parfois plus incongru.

“Monsieur” quand tu es prof, de genre masculin, c’est le mot que tu entends sans arrêt. Tellement de sens. Tellement d’intonations. La polysémie à son paroxysme.

“Monsieeeeeeeur ?” La patience de l’élève qui s’épuise. “MONSIEUR”, la question importante. “Monsieur ?” L’appel à l’aide. Et tant d’autres.

Si parfois mon cerveau tangue, si mon corps s’épuise, c’est que ces appels me projettent chacun dans une réalité différente, celle du môme qui prononce le mot.

“Levez la main, je vous vois très bien, pas besoin de m’appeler.”
Peine perdu. Toutes et tous voisent leur “Monsieur” quel que soit l’année, le niveau, la période.

“Attention à la pédagogie de garçon de café”, m’a-t-on un jour recommandé, à savoir le fait de se déplacer de table en table pour tenter de servir chaque élève. Mais il n’y a pas besoin de se déplacer physiquement. Le “monsieur” d’un élève te force à basculer sur son mode de questionnement, sa façon de penser, de s’exprimer. Afin de comprendre comment l’aider.

Je suis Monsieur. Ça veut tout et ne rien dire.

Samedi 3 décembre

Dans la classe dont je suis professeur principal, deux élèves se déplacent en fauteuil. Et depuis le début de l’année, ça n’a jamais été un sujet. À la récréation, filer un coup de main pour ranger les affaires, ou attendre l’ascenseur se fait sans la moindre intervention des adultes. On en a parlé, très rapidement, en début d’année, et ça a suffit.

C’est pour ça que, en ce conseil de classe, j’hésite. Est-ce que ce que je m’apprête à dire ne risque pas de pointer quelque chose qui devrait aller de soi ?

Mais je me rappelle que je suis prof. Que considérer des savoirs ou des comportements comme des évidences, ça peut être dangereux. Alors je me lance.

“Je voudrais, pour conclure, souligner à quel point, dans cette classe, tout le monde prend soin les uns des autres. Il n’est jamais nécessaire de leur dire de s’aider.”

Je souris aux délégués. Régulièrement, je le leur rappelle : “Soyez gentils.”

Parfois je me dis que c’est gnan gnan. Inutile. Que je tente de retarder la mise en place de comportements qui arriveront parce que, de toutes façons, la société est faite de cela. Mais penser ça, c’est déjà renoncer.

Alors non. Ça n’est pas inutile.

Vendredi 2 décembre

Les nerfs lâchent peu à peu.

De plus en plus d’absences brèves, dont les mômes reviennent les yeux rouges. De plus en plus de difficultés à rester concentré sur une tâche. De plus en plus de « Je suis crevé, j’ai pas envie », en salle des profs, comme un leitmotiv. De plus en plus de temps passé, le matin, à rassembler ses forces avant de passer la porte.

Sourire. Raconter des trucs débiles aux collègues comme aux mômes. Tenter de garder de la cohérence dans ses cours. Sourire. Convaincre que c’est transitoire. Juste un passage un peu sale, dont on va vite s’extraire.

Pour le moment, c’est ce petit tissu de banalités que je tends sur mon boulot. Sur mes classes. Pour se tenir au chaud, en attendant que passe le froid, que le vent finisse de souffler.

Jeudi 1er décembre

C’est débile, c’est contre-intuitif, c’est inutile, mais je n’arrive pas à le dépasser.

Quand je suis fatigué, je crie.

Je veux qu’ils se taisent, qu’ils travaillent en silence, je veux faire preuve « d’au-to-ri-té », je veux que ça file à la baguette. Je veux tout un tas de clichés que je combats au quotidien. Après c’est vrai que dans cette salle, la salle informatique, ça résonne beaucoup. Le combo fatal plafond haut / carrelage.

Les sixièmes me regardent, interdits. Ils bossent, en plus. Alors oui, ils n’en sont pas tous au même point, donc c’est un peu chaotique. Certains ont fini d’écrire leur mythe de la création, d’autres commencent à peine. Il y a celles qui se dictent mutuellement leurs textes pour aller plus vite et ceux qui lisent les histoires des uns et des autres.

Il y aurait plein de petites astuces pour réguler ces irrégularités, pour en faire une séance sympa, mais je suis fatigué, je veux que cette activité cesse de traîner en longueur, alors je suis hargneux dès qu’ils dérogent un peu aux règles fixées. Et ça m’énerve. Particulièrement parce que ça va à l’antithèse de mon éthique de prof, et parce que je sais que, du fait des codes que je mets en place, ce genre de comportement, je le sais, nuit à la confiance qu’ils me portent.

Je déteste ce genre de séance. Et j’espère pouvoir rattraper ça, vite. Parfois ils font de la merde. Parfois c’est moi. Alors je vais faire comme quand ce sont eux les responsables. On se prend trois minutes pour débriefer, et on passe à la suite. « Vous ferez mieux », je conclus toujours comme ça.

Je ferai mieux aussi.