Mercredi 5 janvier

Mes premières années d’enseignant ont été un pandémonium, c’est un topos de ce journal. Mon métier a commencé à prendre sens et forme lorsque j’ai ouvert la porte. À des collègues qui m’ont aidé, à des amis, qui sont venus observer, à des lecteurs, à travers ces pages. J’ai une croyance ferme en le fait qu’il est important de parler de ce qu’il se passe dans les classes, au quotidien. Pour créer du lien entre les parents, les enseignants, dans les murs et hors les murs, pour que le sanctuaire laisse entrer la lumière du jour et que le monde extérieur profite des mélodies qui s’en échappent.

Même si j’avoue qu’en ce moment, j’aimerais fermer la porte. À double tour, même si c’est interdit, à cause des consignes de sécurité.

Jamais je n’ai senti mon métier aussi secoué. Aussi écartelé entre mille injonctions. Jamais autant en proie au monde.

Le souffle de l’explosion pandémique a fait éclater les carreaux, et maintenant, des millions de paires d’yeux regardent à l’intérieur de l’école. Autant de voix à dire, hurler ce que l’école, est, devrait être : un lieu d’accueil pour les élèves, un pilier de la lutte sociale, un enfer de la domination des adultes sur les enfants, une garderie, une lieu de lutte contre les inégalités. Un tremplin, un abîme. Élévation, harcèlement. Éduque, lutte, fais grève, fais barrage, innove, mate-les, sacrifie-toi, préserve-toi, sois un mentor, un guide, un tyran, un monstre, un pur esprit, un humain, sois, sois, sois.

Et c’est comme un vitrail dont les fragments sont suspendus en l’air, détonation perpétuelle. Et quand le soleil brille un peu, je reconnais dans ces petits morceaux les raisons qui, petit à petit, m’ont fait aimer ce métier. Les savoirs que je peux transmettre solidement. Les innovations qui ont fonctionné. Les chansons écrites par M. Vivi et moi pour la section Glee. La classe que nous avons sauvé avec T. Les orientations réussies d’élèves. Les textes qui ont résonné auprès des élèves, quel que soit leur âge. Ces moments que je revis une fois mon cours commencé. Mais qui, pour la première fois depuis longtemps, sont perturbés par tous ces cris. Ces obligations.

L’école, mon métier de prof sont comme la maison morcelée du rêve de Deliah Darkthorn, dans la BD Rork, qui illustre cet article. Entiers mais morcelés dans cet ouragan de protocoles, de cris qui ne me permettent plus de réfléchir.

Alors je me raccroche aux mots. À ces lettres, je suis prof de lettres, n’est-ce pas ? Je m’efforce de conjurer un espace solide, lui. Convaincant. Je tente de faire croire que je règne sur un royaume de chevaliers et d’épistolières, qu’on va partir à l’aventure, de la sixième à la terminale, et qu’on peut, l’espace d’un instant, se concentrer là-dessus.

“À quoi ça sert d’apprendre tous ces trucs pas vrais ?” m’a inévitablement demandé une élève aujourd’hui. Comme chaque année au collège.

À réfléchir. Et à permettre au bruit du monde de ne pas prendre toute la place.

À donner de l’espoir. Parce qu’aujourd’hui encore, les contaminations brisent le plafond. Parce qu’aujourd’hui encore, les écoles sont ouvertes à tout vent. Parce qu’aujourd’hui encore, je veux y retourner.

Ce que nous faisons a du sens. Plus que jamais, malgré les cris, malgré le bruit.

(Illustration par Andreas Martens, extraite de Rork, Fragments (Low Valley))

Mardi 4 janvier

Sans doute parce que nous sommes déjà au deuxième trimestre à mon arrivée, les classes ont déjà une identité bien à elles. À l’exception d’une cinquième, j’ai repéré dans les classes auxquelles j’enseigne des lignes de force, des dynamiques… Leurs légendes s’écrivent déjà.

À commencer par les sixièmes Tiplouf, qui ressemble assez à l’image que l’on se fait des sixièmes quand on est à la mi-juillet et qu’on s’est remis de l’année passée : des mômes hyper attachants, enthousiastes, que ce soit pour distribuer des copies, apprendre un texte de théâtre ou redresser la poubelle qui vient de tomber. Ils ne savent pas s’il faut souligner en rouge ou en noir, sourient sous leur masque, et sont capables de totalement ostraciser les élèves qui ne partagent pas leur gentil délire et deviennent donc, pour eux, d’affreux méchants. Un monde de bisounours à dents pointues, dans lequel il y aura un peu de complexité et de rigueur à verser.

Les cinquièmes Ouisticram, eux, sont tellement loin sur le chemin de la quatrième que je m’étonne que les garçons ne soient pas déjà en train de muer. En ceci qu’ils sont totalement tournés vers leur petit groupe. Les histoires et les potins circulent à toute vitesse, les apartés et les blagues personnelles aussi. Il a fallu que j’attaque la carapace avec un cours béton et quelques menaces voilées pour que, d’un regard blasé, ils daignent me prêter attention.
Mais, comme des presque quatrième, ils commencent aussi à devenir des individus. Ils sont mignons, à cacher leurs goûts personnels. À venir te voir à la fin de l’heure pour te demander si tu as déjà lu, vu ou joué à ça. Avant de repartir en ricanant un peu.

Ricanement que je n’ai pas – encore – entendu chez les cinquièmes Gardevoir, qui flottent dans une sorte de sérénité assez rare au collège. Ils acceptent le cours sans protestation ni difficulté, louchent sur les énhaurmes erreurs d’orthographe que je pointe pour les corriger et calent leur volume sonore sur ma voix. C’est très amusant à constater.
Et ils lisent. Beaucoup. Alors certes, je tique quand je constate que c’est du Katherine Pancol, mais merde, ils sont en cinquième.

Des couleurs et des voix, toutes différentes, auxquelles il faut rapidement s’adapter. Heureusement, avec les années, on devient agile. C’est bien l’un des rares domaines de ma vie où je me sens de plus en plus leste.

Lundi 3 janvier

J’aime pas du tout commencer mes cours l’après-midi. Tu arrives un peu déphasé alors que les élèves comme les collègues sont déjà à fond dans leurs activités, tu as raté trois pétages de câbles et six potins. Tu commences au ralenti et le train du bahut te roule dessus.

Commencer dans un collège (nous l’appellerons le Collège Hoshido) au deuxième trimestre, c’est un peu la même ambiance. Je débarque dans un immense collège de campagne en pleine ambiance “matinée pluvieuse d’une Bretagne hivernale”. Commençant à être un peu rodé aux aléas du TZR, je me dirige vers la vie scolaire comme le requin de Jaws sur des nageurs. La vie scolaire, ça peut devenir tes filles et des gars sûrs, si tu prends le temps d’aller les voir. Bingo. Je suis vite orienté vers l’administration où je récupère le kit de survie : clés, carte de cantine, et les sacro-saints codes de photocopieuse et de session d’ordinateur, ce qui me permet de me relancer consciencieusement dans une entreprise de déforestation d’envergure.

Petit à petit, les collègues arrivent. Bonjours et vœux. Et, bien sûr, d’emblée, la série Hoshido reprend. Je tente de me raccrocher aux wagons, bien qu’ayant raté une saison entière. Des noms d’élèves, des projets qui défilent à une vitesse ahurissante, petit Samovar un peu paumé dans le tourbillon. Heureusement, je me raccroche aux valeurs classiques : la prof-doc, qui accepte sans transpirer du sourcil de recevoir les classes du mec qui ne les a pas encore rencontrées, et une collègue TZR, présente depuis le début de l’année et remarquant les ondes d’égarement que je semble émettre de l’autre bout de la salle des profs.

“C’est un collège d’habitués, me dit-elle en rigolant. Mais il y a moyen d’être bien ici.”

Pas le temps de méditer sur cette phrase, il est temps de rencontrer mes classes. Trois cinquièmes et une sixième, je les vois tous une heure par jour, équilibre plutôt chouette de l’emploi du temps.

On se déshabitue vite. Six mois passés loin des collégiens m’ont fait oublier un axiome simple : tout fait réagir un préado. Surtout les cinquièmes. Il faut donc que je mette très vite le holà après les bonnes années de rigueur, les questions au nouveau prof (“Vous aimez bien les enfants monsieeeeeeur ? Et les arbres ? Parce que mon père il est paysagiste !”), les disputes ramenées dans la classe, les oublis d’affaire et j’en passe.
Cinq heures à retrouver mes réflexes de prof de collège : se montrer limpide, ne jamais briser trop brutalement le rythme du cours, être précis, être clair, être à l’affut des moindre manquements…

Je ressors rincé de cette première journée. Comme n’importe quel autre TZR, il va falloir que j’apprenne à danser au rythme d’une musique dont je n’ai pas encore saisi la tonalité.

Mais il y a moyen d’être bien ici. Moyen de vivre des aventures, toujours. Laisse-toi un peu de temps.

Samedi 1er janvier

Et c’est reparti !

Prenez soin de vous, profs, élèves, lecteurs et passants. Au plaisir de vous croiser cette année !

Vendredi 31 décembre

Dernier billet de l’année. On fait quoi ? Des bilans ? Des projets ? Des vœux peut-être ? Qu’est-ce qu’on pourrait souhaiter ?

Je nous souhaite de la gentillesse. Beaucoup de gentillesse. Peut-être est-ce l’âge, mais plus les années passent, plus je trouve que c’est une qualité précieuse, une force immense. J’ai eu la chance, cette année, de rencontrer un groupe de gens immensément gentils. Qui m’ont appris à quel point c’est puissant, la gentillesse. Donc ouais. Puissions-nous en recevoir et en donner.

Je nous souhaite de l’indulgence. Pas celle qui se fait marcher dessus, celle qui respire un grand coup avec de hurler. Celle qui parvient à étouffer des flammes qui autrement nous brûlerait autant que l’autre en face.

Je nous souhaite de la colère. Celle qui fait relever la tête, qui appelle à l’action et à la construction. Celle qui refuse les indignités, mais qui a bouquiné, celle qui sauverait Antigone de Créon, celle qui sauverait Créon de son penchant pour la tyrannie.

Je nous souhaite de la curiosité. Pour aller chercher au-delà de ces refuges que nos esprits se construisent, parce que la réalité nous en met tellement plein la face. Prendre le temps de considérer des pensées différentes avant de réagir. Prendre le temps de penser bien.

Je souhaite, seul, de continuer à éprouver. J’ai ressenti cette année, plus fort, plus grand que jamais. J’ai la chance d’avoir un corps, un cœur et une tête capable de se prendre ces impacts, bons comme mauvais. Et jamais je ne me sens aussi vivants que lorsque ces puissantes émotions creusent des sillons en des terres mentales inexplorées. Je vous le souhaite si vous en avez la force.

Et encore une fois, je vous remercie de suivre ce journal morcelé, ces errances d’un mec un peu masqué. Je vous remercie de vos lectures, de vos paroles, je vous remercie de faire un peu de place, parce que la place est précieuse, à ces lignes de mots.

Prenez soin de vous. Je tiens très fort à vous.

On se revoit très bientôt.

Jeudi 30 décembre

“Le prof il est bizarre.”

Aujourd’hui, discussion sur Twitter (pour ceux qui pratique, discussion initiée par la géniale @MlleMarMar) au sujet des moments où l’on “sort de notre personnage” de prof. Parce que l’on perd le contrôle. Par énervement, incrédulité, fatigue ou autre. Souvent, ce glissement de masque est vu comme une faiblesse. Laisser apparaître la personne sous la persona, c’est prendre le risque de sortir de son rôle. En tant qu’enseignants, passant le plus clair de notre temps devant des ados, nous sommes des vecteurs de norme : norme de langue, de comportement, de valeurs.

Mais un être humain, c’est chaotique. Tout le monde le sait. Même nos élèves, implicitement, parfois. J’ai souvent la sensation que nous essayons de montrer qu’un peu de cohérence est possible. Au prix de pas mal d’efforts. Et parfois, ces efforts ne suffisent pas.

Les premières années de ma carrière – disons les cinq ou six – il était extrêmement simple pour les élèves de me renvoyer à ma personnalité de non-prof, appelons-la Jalk pour des raisons diverses. Le fait de me sentir dépassé, une façon de s’adresser à moi de façon tellement familière que je me sentais autorisé à répondre autrement qu’en Monsieur Samovar, le prof, ou juste cette sensation tenace, qui m’a poursuivie durant des années, de ne pas être à ma place dans ce boulot. Monsieur Samovar était très fragile.

Comme absolument tout dans la profession, le temps m’a permis de solidifier ma persona. De prendre du recul quand je perdais pied. Et finalement, de trouver une parade, quand je me retrouvais à nu.

Cette parade, comme l’a très bien analysé la fameuse Mlle MarMar, c’est l’absurde. Elle s’est révélée il y a six ans, je crois, lors d’un cours particulièrement chaotique au collège Ylisse, devant une classe de quatrième… des plus musclées dirons-nous. J’avais donné une consigne jugée injuste par un élève qui s’était mis à m’interpeler tandis que le reste de la classe en profiter pour échanger ses plans du week-end, à base de KFC, de Play et de foot avec les potes. Le genre d’ambiance quasi-impossible à rattraper avec eux, et s’étant installée après huit minutes de cours. Je sens mes tripes chauffer à blanc et faire des nœuds marins. Je vais hurler, ça ne marchera pas, sanctionner, ça ne fonctionnera pas.

Pour une raison qui m’échappe, traîne dans mon sac de cours une peluche du Petit Poney Rarity, que C. et M. m’ont offert pour mon anniversaire. Mon cerveau m’avertit que ce que je m’apprête à faire est probablement très très con, mais a aussi un peu envie de voir le résultat, il n’intervient donc pas. Je saisis la bestiole par la queue et commence à la marteler consciencieusement sur le bureau en hurlant “Regardez ce que vous me faites faire ! REGARDEZ CE QUE VOUS ME FAITES FAIRE !”

Le silence s’est fait à mon troisième cri, je continue jusqu’au dixième.

Et non. Ça n’a pas tout arrangé. On n’est pas dans une série. Mais ça m’a permis de rajuster mon masque. De changer un peu l’ambiance. C’est devenu mon joker. L’absurde. Moins extrême que cette première fois. Mais

Effectuer une parodie de grand jeté.

Mimer divers instruments.

Chanter des “Envie de hurleeeeeeer” sur diverses mélodies.

Rejouer la scène de la marmotte et du papier alu. (les vrais savent)

“Le prof il est bizarre.”

Comme je l’ai écrit sur Twitter, je préfère passer pour le mec en orbite autour de Saturne que de sentir mes entrailles se contracter, et d’avoir l’impression que je ne vais pas m’en sortir. L’absurde comme le dernier rempart, entre Jalk et Monsieur Samovar. Pour moi, ça fonctionne.

Mercredi 29 décembre

Tous les gens qui écrivent un tant soit peu sérieusement me l’ont dit un jour : un texte n’est pas terminé quand il est parfait, un texte est terminé quand on décide qu’il l’est.

C’est le point commun avec les cours. Et l’un des chausse-trappe du métier, que je tente désespérément d’éviter en ce temps de préparation de cours, alors que je m’apprête à retrouver des cinquièmes, après cinq années sans ce niveau.
De nombreuses conversations avec des collègues entrant dans le métier ont amené à ce constat : créer un cours, c’est ouvrir des portes sans fin. La moindre notion nouvelle pourrait être déroulée sur une année scolaire entière, notamment en français. Comment, alors, réussir à enseigner sans être trop pléthorique ou sans saupoudrer ? Une quadrature du cercle dans laquelle il est aisée de se retrouver à tourner comme un hamster dans sa roue.

Encore une fois, c’est une épreuve de confiance et de volonté, un chemin perclus d’hésitations. Dans lequel on se retrouve souvent bien seul. Alors en ce moment où je m’apprête à découvrir un établissement que je n’ai encore jamais vu, où mes élèves sont encore des fantômes, je conjure toutes ces voix qui m’ont aidé un jour, tous ces moments passés. S’appuyer sur son expérience pour redevenir nouveau prof. C’est vertigineux et exaltant.

Mardi 28 décembre

Comme j’ai raté une évasion du dimanche, je la rattrape ici, donc pas de billet, mais la chanson qui, pour mille raisons, résonne parfaitement en ce moment.

Lundi 27 décembre

“Mais qu’est-ce qui vous dérange le plus, dans l’Éducation Nationale ?” m’avait un jour demandé une inspectrice de Sciences de la Vie et de la Terre, avec qui on discutait de l’avenir du latin (la réforme du collège 2016, ce moment où le surréalisme régnait en maître dans les établissements scolaires)

J’ai commencé par arrêter de claquer des dents – cette femme me terrifiait – et je me suis entendu répondre : “Les strates”.

Et presque six ans plus tard ma réponse n’a pas changé. Bien au contraire. Depuis que je suis entré dans le métier, je vois s’empiler, tous les ans ou presque, des changements dans la fonction de prof, sans que jamais une révolution ne vienne chasser la précédente. C’est peut-être ça le paradoxe : ministres, recteurs et inspecteurs se succèdent, prétendant remettre les choses à plat. Mais ils construisent sur des scories : on doit revenir aux savoirs fondamentaux sans que la mise en lien des discipline n’ait été enterrée ou entérinée, on doit se consacrer avant tout à notre champ d’expertise mais on continuera à exiger que la pédagogie soit l’objectif numéro 1. Et avec la pandémie, le discours implicite est que nous sommes devenu l’une des courroies de transmission permettant de faire tourner l’économie – quel rôle valorisant ! – en offrant aux élèves un havre soi-disant imperméable à la progression du Covid.

Depuis que je suis entré dans l’Éducation Nationale et, je le soupçonne, depuis bien plus longtemps, nous devons être tout ce que notre hiérarchie exige à la fois.

Et, pendant ce temps, le sens se fait la malle.

Et, pendant ce temps, nous nous demandons ce que nous sommes, au fond.

Actuellement, tout le monde semble avoir une idée très précise de ce que doit faire un prof. En fonction de ce qu’il a été comme élève, de ses valeurs, de son éventuel rôle de parent.

Et le prof devient cet ectoplasme, que chaque collègue tentera de solidifier, de par sa formation, son éthique, ses convictions.

On enseigne sur une montagne branlante. C’est un travail d’équilibriste.