Journée nulle. De ma part je veux dire. Je ne sais pas vraiment pourquoi : j’ai l’impression d’avoir préparé correctement mes cours, d’être prêt pour ce long jeudi, mais rien ne fonctionne, ou presque.
J’ai appris à reconnaître ce genre de journées instantanément : dès la première heure ma voix, habituellement peu agréable, va sonner encore plus faux qu’à l’accoutumée. Mes tics de langage se multiplient, ma pensée s’évade. Je ne suis pas dedans. Et si je n’y arrive pas, comment pourrais-je l’exiger des élèves ? Peut-être est-ce la fatigue, peut-être ai-je mésestimé ce que j’attendais des mômes. Mais le fait est que je ne les amène nulle part et j’ai la très désagréable impression de leur faire perdre leur temps. Forcément ça m’énerve, je deviens irascible et foncièrement désagréable, ce qui les braque encore plus.
Dans ces moments-là, il faut faire comme durant cette période où j’ai intensément joué à World of Warcraft : admettre qu’on ne finira pas le donjon dans les temps et juste essayer de le terminer le plus proprement possible. “Ça n’est pas grave, on apprend.” disais-je à chacune de nos défaites, essayant davantage de me convaincre que de réconforter les autres. C’est ce que je me dis aujourd’hui. Et comme à chaque fois, ce mantra ne fonctionne qu’à moitié ; dans ce cas-là une seule chose à faire : passer à une toute autre activité, devenir, l’espace de quelques heures, quelqu’un d’autre. Aller courir, se préoccuper de la santé de ses lapins, de la haie qui pousse trop, de Tales of Arise, auquel je n’ai absolument pas eu le temps de jouer cette semaine. N’importe quoi, mais ne pas être prof. Et oublier.
Note liminaire : ce billet me vaudra probablement des montagnes de protestations. Il est le reflet d’une pensée en cours de route, que je traduis histoire d’en garder une trace et de progresser à ce sujet. J’accueille le débat et la contradiction avec joie, l’insulte avec une batte de baseball. Bisous !
Très régulièrement, les médias mettent en lumière une enseignante ou un enseignant portant une pédagogie qualifiée de novatrice, et s’étant fait connaître pour un bouquin, une participation à un concours international ou que sais-je encore. Et invariablement, la réaction des réseaux sociaux est la même : moqueries et indignation du côté enseignant dans sa globalité, admiration et incitation à l’imiter du côté des politiques. C’est le cas, notamment, de Juline Anquetin-Rault, récente participante au Global Teacher Price, et faisant partie des cinquante finalistes.
L’article de 76actu relatant son parcours a fait pas mal de bruit dans le Landerneau éducatif, et je suis donc allé y mettre le nez. Mon instinct a été de brocarder cette collègue, tant j’ai éprouvé de la répulsion devant ce que j’ai lu. Mais en ce moment j’essaye – ne me demandez pas pourquoi, ce serait trop long – d’analyser les raisons de mes premières impressions. Et me suis donc posé la question : pourquoi ce violent rejet à l’égard des éducateurices présenté⋅es comme le futur de l’éducation au grand public ? Je précise une bonne fois pour toute que je ne parle ici qu’en mon nom, et absolument en celui de mes collègues.
Après tout, il pourrait sembler cohérent que je m’intéresse un minimum à des méthodes qui fonctionnent. Mieux, que je souhaite les appliquer. Or, dès que je vois un titre de ce genre passer, je sens mes intérieurs se tordre façon nœud marin par grand vent. Et si je pars du plus viscéral, je pense que oui, il y a d’abord une première vague de jalousie. Parce que je ressors d’une journée où tout ne s’est pas idéalement passé. Parce que je n’arrive pas à faire avancer Laya dans l’analyse des textes, parce qu’une classe m’a bolossé pendant une heure. Et l’idée du prof idéal me renvoie à mes insécurités. C’est un fait, et il serait malhonnête de le nier. Ce malaise est d’autant plus désagréable qu’il fait écho à la mauvaise image dont souffre ma profession : on entend pis que pendre sur les enseignants, feignasses, surpayés et toujours en vacances et quelques élus sont portés aux nues. Et il y a quelque chose, là encore de très instinctif qui me tourmente : au fond, ces reproches ne sont-ils pas fondés ? Ne devrais-je pas bosser davantage plutôt que d’écrire un billet en ce moment ?
Mais très souvent, cette insécurité se mêle de déception. Parce qu’en lisant ces articles, j’ai toujours l’impression de lire un publireportage : je pense, notamment, à Céline Alvarez, très à la mode il y a quelques années, et qui vantait une méthode soi-disant révolutionnaire. Mais hormis quelques éléments de communication, on a surtout entendu parler de son bouquin, jusqu’à en placarder des affiches sur la ligne 6 du métro. Et c’est là qu’on touche à quelque chose d’essentiel, à mon sens : peut-être ces supers profs sont-ils si bien accueillis parce qu’il permette de convertir l’éducation en un produit. La méthode untel, fonctionnant selon tel process, permettra de donner tel résultat. Et si ça n’est pas le cas, c’est que son exécutant est en faute. J’ai un peu tiqué, lorsque j’ai vu que les moqueries à l’égard de Juline Anquetin-Rault se fondaient beaucoup sur les quelques anecdotes rapportées par l’article, et notamment une carte de géographie en polystyrène. Bien entendu, dis comme ça, ça fait débile, mais la journaliste n’allait pas se lancer dans des considérations techniques. Mais cet exemple me semble aussi maladroit : il contribue à présenter les méthodes pédagogiques comme un ensemble de “trucs”, de tâches mises bout à bout et qui constitueraient, encore une fois, une mécanique. Sans compter que, bien souvent, on apprend ensuite que les méthodes montées en épingle ont bénéficié de soutiens non négligeables de la part de ministères ou des collectivités, quand on rame pour avoir assez de chaises par salle dans le bâtiment B.
C’est peut-être là l’insupportable, pour les profs comme pour les parents, ou les élèves : l’éducation est un foutoir monstre. On a voulu – à mon avis à raison, même si je sais que cette opinion me vaudra pas mal de goudron et de plumes – que l’enseignement se fasse au sein de l’éducation nationale, et non plus l’instruction publique. Et de fait, on a énormément complexifié la chose. “S’il existait une méthode qui fonctionnait à tout coup, on l’enseignerait.” doit être la phrase que je répète le plus souvent quand je parle avec des stagiaires. D’où mon agacement. Il existe des milliers d’enseignants qui se décarcassent loin de la lumière des médias pour mettre en place des méthodes qui fonctionneront à merveille une année, dans une classe. Qui sauveront des élèves. Mais il ne s’agit pas d’actions médiatiquement sexy. Il ne s’agit pas d’objets cohérents, que l’on peut résumer dans un article de presse.
En réfléchissant cet après-midi, je rigolais, et me demandait si les cuisiniers grincent des dents quand on leur parle de Top Chef. Partent dans de grandes tirades, expliquant qu’eux aussi, avec le matos et le temps, ils pourraient en faire autant.
Je reste insatisfait du point où j’en suis arrivé. Parce qu’une fois tout cela dit, je m’imagine un scénario : quelqu’un vient me trouver avec cette fameuse méthode miracle. Un procédé magique, qui fonctionne à tout coup, pour toutes les classes. Accepterais-je de l’appliquer, invariablement et sans me poser de questions ?
La fonction d’enseignant-chercheur existe, dans le milieu universitaire. Mais j’ai tendance à penser que nous le sommes tous un peu, dans ce boulot.
À la liste de mes immaturités, il me faut ajouter celle-ci : j’ai systématiquement besoin, quel que soit l’établissement dans lequel j’enseigne, d’éprouver de l’admiration pour un⋅e collègue. La matière importe peu. Et à chaque fois, la raison change.
Au lycée Gallia, à ma grande surprise, il s’agira de B., dont j’avais déjà parlé. Nous aurions sans doute peu à nous dire en dehors du boulot. Mais lorsqu’elle se met à parler de sa matière, de notre matière, le temps s’effrite. Quelques écailles de l’urgence se détachent, à travers lesquelles se trouve encore le lycéen névrosé et passionné de 1ère L, promotion 2000 dans un petit bahut du Finistère. B. sourit, se traitant sans cesse de paresseuse. Elle pourrait prétendre à la retraite et, chaque année, repense sa méthode d’approche des textes. Mais à la limite, ça on s’en fout. Ce qui compte, c’est sa façon d’évoquer Baudelaire et à quel point la vie de quartier de Rennes a changé. C’est lorsqu’elle me dit “ce serait bien que tu restes, pour qu’on puisse continuer à échanger”, après qu’on ait évoqué nos poèmes favoris de Césaire. C’est son rire à la fois épuisé et émerveillé. Le français porte B., à travers les années et les réformes.
“Il y a qu’en travaillant beaucoup que tu t’en tireras.” m’a-t-elle dit, après m’avoir grondé en me voyant jouer sur mon portable, pendant la pause de midi. J’ai rigolé, gêné comme un grand ado. Et admettant, comme un collègue, qu’elle n’avait pas tort.
B. a le même pouvoir que ces cours que j’adorais en lycée : elle annihile le temps et la distance. Et tant pis si le monde rigole de nous, tant pis si ça peut sembler incompréhensible, on évoque un champ d’étoiles, les mots. Et, pour quelques éclats, on sait à quel point rien n’est plus important.
Première sortie scolaire de l’année : festival du film britannique à Dinard. Il fait beau, et le bateau traverse joliment la baie de Saint-Malo pour nous amener voir deux films britanniques, donc, et sympathiques, pour la rime.
J’aime bien les sorties scolaires parce qu’elles permettent d’observer d’autres facettes des élèves. Facettes cette année sacrément dissimulées par le nombre, les masques et l’arrivée dans un nouveau bahut. Facettes qui révèlent qui permettent aussi de dissiper certains fantasmes. Comme tous ceux que j’ai rencontrés jusque là, ces élèves se chambrent ou s’insultent, se prennent en photo et, laissés à eux-même courent s’acheter des glaces. Beaucoup de glaces.
Ces élèves, aussi, témoignent ce bizarre attachement envers les adultes qui les répriment. Durant la deuxième projection, je viens m’asseoir entre Kyle et Roy qui, après multiples remarques, continuent à se servir de leurs portables histoire de checker la progression de leur carrière d’influenceur et à hurler le mot rosbif à chaque fois que le mot “britannique” ou “anglais” est prononcé. Le tout en niant, bien entendu, qu’ils sont responsables de quoi que ce soit, c’est pas vrai monsieur, pourquoi c’est nous. C’est donc avec mon plus beau sourire sadique que je les rejoins. Résultats des courses : ils me collent durant tout le retour, réclamant avec une insistance troublante un selfie en ma présence pendant que je fais le signe de Jul (cette demande me fait rire très longuement et très fort, pour leur plus grande perplexité).
Petite pause avec les collègues, le temps d’un café. Trois personnes avec qui j’ai échangé quelques mots à peine depuis le début de l’année, aléas du lycée. J’aime bien aussi, sortir pour ça.
Et au risque de passer pour un vieux ronchon, j’envisage aussi, au cours de lendemain, de toucher quelques mots à la classe de la notion de compulsion. Deux films de deux heures, c’est long. Les mains de très nombreux élèves se tendent vers les portables. Sans intention méchante. Par automatisme. “Mais deux heures monsieur, deux heures c’est trop long, à ne rien faire !” Et ils sont nombreux à me tenir ce discours. Aller au cinéma, être captif d’une réalisatrice ou d’un acteur, ça ne va pas de soi. Même au lycée.
La journée passe à toute vitesse. Et je rentre épuisé, comme après une journée de cours. J’ai fait plus de trois fois les six mille pas quotidien recommandés par ma montre. Tant physiquement que mentalement.
Il y a 4 ans, j’écrivais un billet au sujet du jeu Tales of Berseria, ce soir, ce sera son successeur (mais pas sa suite, les jeux de cette série étant la plupart du temps indépendants les uns des autres) : Tales of Arise.
La série des Tales of est ce que l’on pourrait qualifier de jeu de rôles japonais hyper classique. Tout comme les Dragon Quest, par exemple, chaque opus obéit à des codes très précis, qu’il tente de raffiner quand sort une nouvelle itération. Les points incontournables sont une histoire mélangeant heroic-fantasy et éléments de SF, combats en temps réels, personnages très outrés et histoire obéissant aux codes des animés. Malgré ce cadre pour le moins rigide, la série connaît, depuis notamment les trois derniers volets, une évolution pour le moins réjouissante.
Tales of Arise nous fait atterrir sur la planète Dahna, réduite en esclavage depuis trois cents ans par les Reniens, venant d’un monde voisin. La quasi-totalité de Dahna est un gigantesque camp de travail, dans lequel des seigneurs se disputent la souveraineté de Rena en extrayant le plus possible d’énergie de leur colonie. Des poches de résistances se sont développés chez les opprimés et c’est sur l’une d’elles que va tomber Masque de Fer, ainsi nommé à cause du casque qui lui recouvre l’intégralité du visage. Amnésique (comme 95% des héros de RPG japonais), le jeune homme est également insensible à la douleur. Sa route croisera rapidement celle de Shionne, dissidente renienne victime d’une malédiction, dont le but est d’assassiner les seigneurs de sa patrie, dans un but connu d’elle seule. Les deux protagonistes se retrouvent forcés de rejoindre la résistance et de collaborer, chacun poursuivant des objectifs dissemblables.
Ce bref résumé pose la couleur : il est difficile de faire plus classique comme scénario. Tales of Arise joue à la note près une partition extrêmement connue, celle des deux héros obligés de s’allier pour libérer une terre de l’oppression. Malgré tout, il émane de ce jeu un charme fou. L’alchimie entre Masque de Fer (qui a un nom, il ne gardera pas ce pseudonyme tout le jeu rassurez-vous) et Shionne est indubitable, à tel point qu’on aurait facilement pu se contenter de ce duo pour explorer le jeu. Ils seront cependant rejoints par une poignée d’alliés, heureusement restreinte, qui permettra de poser un regard différent sur Dahna et ses avatars. De plus, chaque personnage propose une expérience de combats vraiment différentes, Masque de Fer devant se montrer extrêmement agressif dans son style de jeu, contrairement à Rinwell, la magicienne de l’équipe, devant se placer stratégiquement avant de faire pleuvoir tout un tas de projectiles occultes sur la tronche de ses adversaires.
Les phases d’exploration ont le bon goût d’être assez brèves pour qu’on ne se lasse pas, tout en proposant suffisamment de résistance pour ne pas ennuyer. De la même façon, chaque partie du scénario pourrait constituer un épisode de série. C’est là ce qui fait la grande force de Tales of Arise : son équilibre. On a la sensation qu’après plusieurs années à patouiller une recette, à y rajouter un ingrédient et en retirer d’autres, les développeurs sont arrivés à une œuvre véritablement achevée, qui, malgré son classicisme, refuse les facilités pourtant nombreuses du genre. Le voyage de l’homme sans visage et de la femme aux épines fait partie de ces grandes épopées qui permettent de fuir, plusieurs dizaines d’heures. Et ça fait du bien.
Samedi passé sous la fenêtre, contre laquelle rebondissent les gouttes de pluie. J’ai mal au sternum. Je me le suis cassé quand j’avais quinze ans, depuis il me fait mal à chaque fois que revient l’automne. Une douleur de vieux, rigolent mes potes. Les premières Vulcanion ont fait n’importe quoi pour leur évaluation un peu costaude, à l’exception de six ou sept d’entre eux. Ce n’est jamais agréable de se prendre ce genre de mur en pleine face, surtout après une semaine pleine de bonnes surprises et de succès. Je crois que ça m’affaiblit beaucoup. L’incohérence. Pourquoi tout marche et pas ça ?
Si vous saviez comme je mens. Tout le temps, en permanence. Comme durant cette dernière activité, que vous avez tellement aimée. Bon, déjà cette activité n’est pas de moi, comme je vous l’avais annoncé, elle est l’œuvre de quelqu’un que j’admire très fort. Et qui m’impressionne tellement que j’étais limite en train de mettre en place des tentatives d’évasions de la salle B002 tandis que je vous distribuais le boulot.
L’activité, comme vous l’avez découvert, consistait à réécrire la rencontre d’Œdipe et du sphinx, mais uniquement en employant des phrases issues de six autres textes que je vous avais soumis. Vous auriez vu vos têtes, quand je vous ai donné les consignes. “On va jamais y arriver.” “C’est beaucoup trop compliqué.” “Les textes ils sont chelous monsieur.”
Et donc, comme souvent, j’ai bluffé. Expliqué que ça allait bien se passer, qu’il n’y avait aucune crainte à avoir. Après tout, oui ces textes sont chelous. Mais si on se penche un peu dessus, est-ce qu’il n’y a pas des choses à y trouver ? Ah oui, cet extrait de Mouawad ? Oui, les phrases sont dans le désordre. Mais regardez. Là, là et là. Il n’y a pas des indices, de petits cailloux blancs qui pourraient vous guider ?
J’ai affecté la certitude, la maîtrise. Alors que, de certitude, je n’en n’avais qu’une, celle que vous alliez torcher ça histoire de limiter la casse, et passer à autre chose. Et puis petit à petit, il s’est passé quelque chose. Je vous ai vu vous emparer des textes. Commencer à jouer avec, à sortir de l’histoire telle qu’elle est racontée pour commencer à raconter la votre, avec les mots des autres. Ce n’est pas que je ne vous en croyais pas capable. Je me pensais juste incapable de vous transmettre l’enthousiasme que j’ai ressenti quand j’ai découvert ce boulot, entre une bière et une partie de Wakfu.
Vous allez encore dire que je pars dans mes délires, mais c’est souvent ça, le boulot de prof : apporter le travail qu’on a préparé, sans jamais aucune certitude. Parce que c’est la première fois, parce que travailler avec un groupe d’adolescents, c’est toujours fugace. Et parfois, le miracle advient et vous nous donnez confiance en notre boulot. Bien sûr on le dira rarement. Parce qu’on est censé vous apporter un minimum de stabilité. De certitudes. Et pas déverser nos névroses dans vos cervelles qui ont déjà fort à faire.
Vous avez marché avec la sphinx durant une heure, et c’était merveilleux. Merci pour ça.
Reyn se tient devant moi depuis le début de l’interclasse. Et déroule une étrange suite de questions auxquelles je peine de plus en plus à trouver un sens : est-ce qu’il peut passer avec son groupe un peu plus tard pour sa lecture théâtrale. Et il y a un truc qui risque de choquer dans leur travail. Peut-être qu’il peut le dire, mais enfin il ne veut pas spoiler. Gâcher. Gâcher il veut dire. Bon, après je suis le prof, j’évalue, donc il peut le dire. Parce qu’il a passé du temps sur ce travail. C’est pour ça qu’il est venu hier avec ses lunettes roses. Vous avez vu les lunettes roses ?
Je bas des paupières et tente de focaliser mon regard comme mon attention. Cette scène, je l’ai déjà vécue un nombre incalculable de fois. Reyn tente de me dire quelque chose, potentiellement quelque chose d’important, et je ne parviens absolument pas à saisir quoi. Pas plus que je ne parviens à trouver la phrase qui, peut-être, débloquerait la situation. “Qu’est-ce que vous voulez me dire, exactement ?” me semble un peu sec, et je n’ai rien d’autre en stock. Du coup je n’ai plus qu’à hocher la tête et répondre à ses questions décousues, qui me parviennent laborieusement après une semaine de vingt heures de cours et deux heures avec les premières Volcanion, particulièrement en forme aujourd’hui.
Ce genre de situation n’est pas grave, en soi. Mais ça m’agace. Ça m’agace parce que j’ai la sensation que quelque chose d’important se joue, et que je ne parviens pas à le saisir. On me dira, probablement à raison, que ce n’est pas mon métier. Que je vais peut-être lire trop de signes dans la confusion d’un ado. Mais tout de même. À chaque fois que je me retrouve face à ces mômes, refusant de partir, enchaînant les propos décousus, une lueur d’attente dans le regard, je me sens perdu.
Il y a dans La machine infernale ce deuxième acte très étrange, dans lequel le sphinx discute avec un Anubis catapulté là parce qu’il faut bien un dieu de la mort. Deux figures imaginaires discutant, justement, de leur statut de figures imaginaires.
“Le deuxième acte ou, Je ne sais pas ce que Cocteau fumait, mais c’était de la bonne.”
Les secondes rigolent. Je crois que c’est l’une des différences qui m’impressionne le plus, avec le collège. La quasi-totalité des élèves accepte de ne pas comprendre tout de suite. Il n’y a pas, ou presque plus, de révolte et de bouderies. Ils accordent le bénéfice du doute à leur prof. Acceptent qu’elle ou il leur donne les clés qui leur permettra d’avancer dans leur lecture. Bizarrement, je n’en mène pas large, face à cette confiance. Au collège, je savais faire. Les séduire avec une activité originale, et voir leur défiance s’écrouler, quand il s’apercevait que les mots avaient un sens, quand je taillais sur mesure, pour chacun d’entre eux, un travail qui leur permettrait d’entrer dans la lecture.
Au lycée, mes explications ont intérêt à tenir la route. À être solides, référencés, et cohérentes. Je ne peux pas me contenter de me balader avec eux le long du chemin, je dois avoir minutieusement balisé ce chemin, quitte à m’en écarter au gré de leurs interventions. Et cette discussion méta-théâtrale entre un dieu égyptien et une monstresse grecque se montre éminemment retorse. Parce qu’il s’agit de faire entrer les élèves dans cette idée que oui, faire péter la cohérence en petits morceaux, briser l’illusion théâtrale, abandonner pour un moment l’idée de sens, en bref montrer au spectateur les rouages de la machine, c’est passionnant.
“On enseigne une drôle de matière.” Les propos de B., une collègue expérimentée, me reviennent en mémoire. Dans quels étranges méandres de la pensée suis-je en train de les perdre ? Combien me suivront ? Je m’astreins à faire taire mes démons. Je dessine un itinéraire dans ce chaos d’images poétiques et de phrases morcelées. Souvenirs de F., une autre collègue, que j’admire immensément : “toujours montrer aux élèves que les différents éléments convergent.”
“En fait, le sphinx et Anubis, ils existent parce que les gens croient en eux.”
Laszlo me coupe dans mon explication et me regarde avec de grands yeux, avant de bafouiller des excuses.
“Désolé. Ça m’est venu comme ça.”
Je respire. Les secondes hochent la tête. Et on termine l’heure en parlant de Stanley’s parable, le jeu dans lequel, là aussi, on s’amuse à briser l’illusion.
Les faire circuler dans les méandres d’une drôle de matière. Une matière qu’ils manipulent et qu’ils sculptent. Pour y inscrire leur pensée, leur intelligence.
Je ne sais pas si tu as déjà joué à Magic l’Assemblée. C’est un jeu de cartes désormais vieux de plusieurs décennies, dans lequel on affronte son adversaire à l’aide de cartes représentant des sorts ou des créatures, qui appartiennent à cinq couleurs différentes. Personnellement, je joue en vert, bleu et blanc. Et je déteste le noir. Parce que le noir consiste souvent à sacrifier ses ressources ou ses propres points de vie pour l’emporter.
Peut-être que je déteste jouer en noir parce que c’est la couleur qui me fait gagner dans ma vie professionnelle.
Je suis rentré aujourd’hui au bout de ma vie, mais en ayant, objectivement, gagné à cette journée.
Les secondes Azumarill ont un peu fait la tronche quand j’ai sorti la carte du plan de classe. Et j’ai sacrifié un point de vie à aller contre ma nature et ma conscience qui me hurle que je suis un nouveau Torquemada, à chaque fois que je dis non à un élève, et qu’il est hors de question de négocier, que oui je sais qu’ils seront sages, mais que plan de classe il y aura quand même.
Trois points de vie avec les premières Volcanion dont je commence à gagner le respect, quand bien même je mesure deux têtes de moins que la moitié d’entre eux, et que je parle quarante décibels plus bas. Parce que la soirée d’hier a été consacrée à préparer une activité de présentation à l’oral de BD, fun mais hyper exigeante, un truc totalement dans leurs cordes, que je leur ai présenté avec une précision de médecin légiste.
Cinq points de vie avec les premières Tritox. Mise en scène du prologue de Juste la fin du monde. J’ai exigé de l’originalité, des costumes. Ils ont rigolé, sont arrivés avec deux pailles en plastique, je les ai engueulés. Leur ai expliqué que j’exigeais quelque chose de beau, de bien fait. Ils ont eu des idées magnifiques. Ont crée des chorales parlées, des secrets chuchotés dans une salle plongée dans l’obscurité. C’était très beau. C’était très beau ils ont dit. Avant d’enchaîner sur une lecture linéaire dont ils ont traversé le désert en vrais Fremens.
Je titube jusqu’à la maison, histoire de retrouver des points de vie, en courant le long des sentiers. En écoutant des chanteuses grotesques et des comédies musicales. Travailler en noir, se reposer en vert.