Samedi 13 mai

J’aime bien lire à haute voix.

En classe, c’est devenu un rituel, surtout en sixième. Lorsqu’ils découvrent un texte, c’est toujours par mes cordes vocales, jamais par les leurs. C’est sans doute prétentieux, mais je pense qu’il vaut mieux qu’ils entendent les mots dépourvus d’hésitation et de scories, la première fois. Après. Après ils y viendront.

J’aime bien lire à haute voix parce que c’est l’un des endroits qui se rapproche le plus de la magie. Je n’ai pas besoin de baguette pour faire surgir les monstres et les chevaliers, les alexandrins et les soldats dans leurs tranchées.

Je déteste mon timbre, mais j’aime former les mots. Depuis quelques semaines, Lucia et Anabelle m’applaudissent à la fin de longues lectures.

“Ne vous moquez pas les filles, c’est pas facile, comme exercice.”

Elles ont eu l’air blessées.

“On vous jure monsieur, c’est pas pour se moquer. On aime vraiment vraiment !
– Vraiment vraiment ?
– Vraiment vraiment !”

Pendant quelques instants, on est tous ensemble, et heureux.

Vendredi 12 mai

Et d’un coup, il articule.

Je voulais absolument qu’Idriss joue le rôle de Rodrigue. C’est idiot, mais dans ma tête, il ressemble tellement à ce qu’est un jeune noble bolossé par son père que c’en est ridicule. Le visage encore un poil enfantin, mais les yeux presque dans l’âge adulte, les cheveux ébouriffés de celui qui pourra bientôt se jeter dans l’aventure, la maladresse de celui qui ne les a pas encore vécues.

Il ne parvenait juste pas à prononcer le texte. Avalait les consonnes, ressortait approximativement les voyelles.

Jusqu’à aujourd’hui.

Il n’a pas révisé son texte plus que d’habitude – il s’en vante – mais les mots sont mieux formés. Quelque chose commence à se former, dans les syllabes et l’intonation. Et la silhouette de Rodrigue apparaît. Ce projet fou a enfin sens. Ils sont tous là, ou presque. Un Comte blasé et ironique, une Donna Diègue ombrageuse, un Rodrigue fougueux… Dans les voix et les gestes de ces mômes de quatrième qui m’ont fait confiance. Je suis hyper ému.

Mais je ne le leur dis pas. Je le leur dirais à la fin du jeu, quand ils auront gagné.

Jeudi 11 mai

Dans l’espace de travail des sixièmes, je mets, de temps à autres, des vidéos, des images, des sons, histoire d’illustrer mes cours. Je crois très fortement aux images d’Epinal. Les affiches, les frises chronologiques, l’iconographie en général. Même si ces représentations sont souvent caricaturales, voir fausses, elles donnent un premier aperçu de ce dont en parle. Un conte qui se passe dans un château n’aura d’intérêt que si notre écran de cinéma mental est capable de projeter ledit château, murailles, douves, donjon et affèteries gnan gnan si besoin. Sinon on nage dans l’abstrait et c’est très vite chiant, l’abstrait, quand on est un élève de sixième.

En cette fin d’année, je vais faire un tour dans ce fameux répertoire. Des photos de Delphine Seyrig en fée des Lilas y voisinent avec des portraits de Mme Leprince-Beaumont, de la ville imaginaire de Revendreth, employée pour une rédaction, ou de quelques mp3 de Chopin et de Persona 5 (pour se détendre). C’est marrant.

Dans un répertoire, ils ont le monde mental de leur prof concentré en quelques méga-octets. Malgré les programmes scolaires, on met tellement de soi dans ce boulot.

Mercredi 10 mai

Quand j’étais en cinquième, j’ai fait une dictée.

“N’enseignez pas comme on vous a enseigné, nous a dit la formatrice de mes débuts dans le métier. C’est important d’inventer votre façon.”

Elle a raison. Mais c’est tellement beau, tous les ans, de conclure sur cette dernière phrase : “Nous ne pouvons pas savoir, nous ne sommes pas des enchanteurs.”

Mardi 9 mai

“Monsieur, je pourrais vous montrer ma préparation à l’oral du brevet ?”

Comme presque tous les élèves du collège d’Alrest, cette élève de troisième est venue me voir sans me dire bonjour et m’a interrompu en plein dans ma conversation avec M., une collègue, dans la cours de récréation.

“Bonjour. Euh oui, si vous voulez. Pardon de demander ça mais nous nous sommes déjà parlés ?
– Non, mais vous avez ma sœur à l’atelier théâtre, Amina.”

Et juste comme ça, je fais partie des leurs. Je suis un prof du collège Alrest. On me demande de venir au vernissage d’une exposition à la médiathèque locale à laquelle les élèves ont participé, les parents me demandent si je serai disponible le samedi après-midi pour un vide-grenier – je ne le serai pas – et les petites sœurs parlent de moi à leurs aînées.

Ça n’est pas toujours le cas. L’année dernière, au collège Nohr, je suis parti inconnu de tous les élèves qui n’étaient pas les miens, et de la plupart des parents d’élèves. Question de taille de bahut, ou du fait que je sois arrivé en cours d’année là-bas ? Peut-être. Mais souvent, les choses se passent sans vraiment d’explication. C’est comme ça. Ils me connaissent et je les connais. Il n’y a, dans mes classes, aucun élève dont je ne connaisse pas au moins les grands traits. Avec qui la communication soit impossible ou interrompue. Les mômes savent où se trouvent ma classe, et, même lorsque je ne leur fais pas cours, viennent emprunter un bouquin de ma bibliothèque personnelle ou me demandent si on m’a rapporté mon unique playmobil volé (Hermès. Je suis dégoûté.)

Ça serait facile, d’avoir un poste là, dans la campagne bretonne. C’est peut-être le seul poste du département que j’aurais pu avoir si je l’avais demandé. On saurait déjà qui je suis, je pourrais reprendre où je me suis arrêté avec les mômes que je connais, les autres auraient hâte que je sois leur prof (uniquement parce qu’on est trois enseignants de français et qu’ils aiment bien changer). Ça serait facile.

Mais c’est tellement loin.

Pour être des leurs, je sacrifie deux heures par jour et la durée de vie de ma bagnole, quand je ne peux pas venir dans le bus qui me flanque le mal de la route. J’avale des kilomètres de bitume et j’enchaîne sur les corrections, préparation de cours et agrégation.

Faut choisir. Les mômes mignons de ce bled secret, ou pouvoir avoir une vie autre que celle de prof de collège. Ça n’est même pas un dilemme.

Il n’empêche. Je regretterai cette élève inconnue qui vient me parler tout naturellement, la petite cour de récréation, ma salle disproportionnée. Et les mômes à qui j’enseigne. Avec qui on finit de faire de belles choses.

J’ai beaucoup de chance, de savoir que je vais les regretter.

Lundi 8 mai

Au mois de mai, je deviens mauvais élève.

C’est systématique. Un interrupteur déclenche une sorte de réaction en chaîne et le prof à peu près consciencieux que je tente d’être tout au long de l’année s’efface. Je prépare mes cours la veille, je corrige sur un coin de table, après avoir laissé le temps passer. Je choisis des textes qui me plaisent, je passe un peu trop de temps sur les sujets qui me passionnent.

Les élèves ne s’en rendent pas compte. Avec le temps, on apprend à dissimuler. Au plus, ils trouvent que le prof est un peu plus cool en ce moment, qu’il prend davantage de temps à répondre à leurs questions.

Je me rappelle avoir discuté avec A., un jour, qui me disait ne pas vouloir souffrir dans son travail. C’est peut-être un peu la même chose : je déteste les période de fin d’année où il faut absolument “boucler le programme.” Je dois rentrer en résistance. Le programme sera terminé, mais mollement. Sans que je ne m’en rende compte. Parce que je hais les échéances.

Et puis, comme c’est en train de devenir la tradition depuis que je suis de retour en Bretagne, je quitterai ce bahut, et les choses s’effaceront petit à petit.

C’est étrange, ce métier.

Dimanche 7 mai

Et le dimanche, on s’évade !

Avec un morceau qui me suit depuis un sacré moment…

Samedi 6 mai

J’avoue que je l’ai fait pour me la péter.

L’autre jour, alors que nous terminons le cours sur la presse avec les quatrièmes par une évocations des fausses nouvelles, les élèves rigolent en disant que, même si on trouve un numéro de téléphone dans les mentions légales d’un site, rien ne prouve que ledit numéro est vrai tant qu’on ne l’a pas essayé.

Je leur adresse un grand sourire et sort mon téléphone.

“Non, vous allez pas le faire !”

Je le fais.

Ça ne m’arrive pas souvent, une fois par an ou tous les deux ans, mais ils reviennent régulièrement, ces moments où je vais poser un geste. Pas particulièrement rigoureux ou éducatif, juste un peu impressionnant pour eux. Le genre d’action dont je sais qu’ils parleront dans le bus scolaire ou avec leurs parents le soir.

Pour quoi faire ?

Lorsque je bossais à Grigny, c’était parfois une question de survie : être capable de montrer que le prof, c’était pas n’importe qui. Donc oui, il allait mettre dehors le mec qui faisait peur à tout le monde, ou frapper à la porte du domicile de celle qui lui avait piqué ses clés. On a tous été forcé de jouer les héros pédagogiques.

Désormais, c’est une façon de créer sa mythologie. Ça n’est pas qu’une question d’ego. Comme le fait d’être rigoureux, à l’écoute ou droit dans ses principes, ça fait aussi partie de ce qui invitera les mômes à nous suivre. Quand ce sera plus compliqué, quand on étudiera un truc pénible, voir quand on sera en conflit avec eux. Cet épisode un peu dingue qu’on aura vécu avec eux sera l’un des piliers sur lesquels on saute, encore et encore, pour arriver jusque de l’autre côté de l’année scolaire.

Vendredi 5 mai

“Monsieur, on va faire quoi aujourd’hui en cours ?
– Du bilboquet.
– Monsieeeeeur.
– Attendez qu’on soit arrivés dans la salle, je le dirai à tout le monde en même temps.
– Mais dites-le moi à moi d’abord !
– Pourquoi ?
– Parce que je suis spécial. Et je veux faire le métier le plus dur du monde.”

Au début, je pensais que c’était de la provocation. Mais il n’y a aucun second degré dans le discours d’Ulrich. Il dit toujours les choses comme il les pense.
Il refuse en permanence de travailler en groupe. Aucun mépris dans cette esquive. Il ne regarde pas ses camarades de haut, il ne les regarde tout simplement pas. Ce qui l’intéresse, ce sont les pupilles des adultes.

Il a commencé par m’agacer. Parce que je n’aime pas ceux qui s’estiment au-dessus. Ils me cachent le soleil, à vouloir se hisser toujours plus haut. Mais ça n’est pas le cas d’Ulrich. À force de le fréquenter, est apparu ce qui me semble constituer la facette la plus importante de sa personnalité : un besoin dévorant de trouver une place.

Dès lors, tout fait sens : ses questions parfois totalement décalées (“Vous allez en boîte, le soir ?” lorsque je demande si tout le monde a bien compris la proposition complétive), sa propension à se rapprocher des adultes, le fait qu’il ait usé la patience de l’intégralité de ses camarades.

Ulrich est rongé par l’envie d’exister, d’une façon ou d’une autre. Et vivre dans les flammes, ça fait briller, mais ça menace de consumer. J’aimerais le lui dire, trouver des mots simples : lui dire qu’il a toute sa place, que personne ne peut la lui enlever. Qu’il ne faut pas avoir peur, comme ça. Et que bien évidemment qu’il est exceptionnel : il est lui-même. Le lecteur invétéré, l’interprète de Rodrigue, le meilleur grammairien des quatrièmes.

Mais pour l’instant, il ne peut pas l’entendre. Pour plein de raisons personnelles et d’âge. Alors, comme d’habitude, on peut juste être là.

Jeudi 4 mai

Journée formation des enseignants. Pas d’élèves. Ou plutôt si, nous sommes les élèves.

Ce doit être à force d’en fréquenter. Mais je me rends compte, avec une certaine tristesse, du problème principal de ces grandes réunions, où des gens arrivent en nous proposant des solutions : ces solutions ne fonctionneront jamais vraiment. Pas – forcément – parce qu’elles sont mauvaises. Mais parce que chaque établissement est un monde. Avec sa géographie, ses règles, sa population, enfants et adultes.

Devant les particularités, les individualités, les grandes lignes se brouillent, s’étiolent. Et l’on se retrouve à brasser des généralité.

Le pire, c’est que ça n’est la faute de personne.