Vendredi 5 mai

“Monsieur, on va faire quoi aujourd’hui en cours ?
– Du bilboquet.
– Monsieeeeeur.
– Attendez qu’on soit arrivés dans la salle, je le dirai à tout le monde en même temps.
– Mais dites-le moi à moi d’abord !
– Pourquoi ?
– Parce que je suis spécial. Et je veux faire le métier le plus dur du monde.”

Au début, je pensais que c’était de la provocation. Mais il n’y a aucun second degré dans le discours d’Ulrich. Il dit toujours les choses comme il les pense.
Il refuse en permanence de travailler en groupe. Aucun mépris dans cette esquive. Il ne regarde pas ses camarades de haut, il ne les regarde tout simplement pas. Ce qui l’intéresse, ce sont les pupilles des adultes.

Il a commencé par m’agacer. Parce que je n’aime pas ceux qui s’estiment au-dessus. Ils me cachent le soleil, à vouloir se hisser toujours plus haut. Mais ça n’est pas le cas d’Ulrich. À force de le fréquenter, est apparu ce qui me semble constituer la facette la plus importante de sa personnalité : un besoin dévorant de trouver une place.

Dès lors, tout fait sens : ses questions parfois totalement décalées (“Vous allez en boîte, le soir ?” lorsque je demande si tout le monde a bien compris la proposition complétive), sa propension à se rapprocher des adultes, le fait qu’il ait usé la patience de l’intégralité de ses camarades.

Ulrich est rongé par l’envie d’exister, d’une façon ou d’une autre. Et vivre dans les flammes, ça fait briller, mais ça menace de consumer. J’aimerais le lui dire, trouver des mots simples : lui dire qu’il a toute sa place, que personne ne peut la lui enlever. Qu’il ne faut pas avoir peur, comme ça. Et que bien évidemment qu’il est exceptionnel : il est lui-même. Le lecteur invétéré, l’interprète de Rodrigue, le meilleur grammairien des quatrièmes.

Mais pour l’instant, il ne peut pas l’entendre. Pour plein de raisons personnelles et d’âge. Alors, comme d’habitude, on peut juste être là.

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