Samedi 30 janvier

Hier, rencontre avec la famille d’E., dont je suis professeur principal. E. est l’archétype de l’élève-canard. Tout lui glisse dessus. Depuis trois ans et demi qu’il est collège, aucun prof n’a réussi à l’impliquer dans son parcours scolaire. Les cahiers d’E. sont à peu près dans l’état de ma cervelle après 15 minutes de téléréalité, il pense à amener son unique stylo une semaine sur quatre et surtout, E. ne parle pas à ses profs. Jamais. Mais pas le mutisme révolté ou noir des tourmentes adolescentes. Non. Parce que pour le reste, E. est plutôt souriant et zen. Simplement, il ne dépassera que rarement le stade du “oui oui”.

Trois ans et demi que des profs autrement plus expérimentés que moi se cassent la tête à essayer de comprendre comment faire entrer E. à l’école. Et j’ai eu le privilège d’en hériter en 3ème. C’est donc à votre serviteur que revient le douteux privilège de décider ce que le môme fera de la suite de ses études. Parce qu’évidemment, E. ne répond pas quand on lui demande ce qu’il souhaite faire, qu’il ne rend aucun dossier à temps, et que sa maman et son papa travaillent beaucoup et ne comprennent pas le français.

Hier, je tente le combo entretien papa, + prof principal + E. + assistante sociale. N., notre assistante sociale, est une sorte de mutante, bête de travail, capable de mener de front le suivi de douze familles et d’apaiser en quelques heures des légions d’ados. Elle a réussi à arracher quelques bribes de paroles à E. 

Invité surprise de cet entretien : le grand frère d’E. Aujourd’hui, ce sera le porteur de langage. Entre un E. mutique et un papa qui trébuche de sujets en verbes, il diagnostique sa famille. Il raconte. E. un peu tout seul, des parents aux horaires décalés, une soeur qui tente de s’en sortir toute seule en commerce. Lui, sportif de haut niveau, mais ça ne sera jamais. Parce que pas d’argent, parce que ses parents n’ont pas signé. Forcément, ils ne comprenaient pas. Du coup, oui, le bâtiment, c’est pas mal. 

Le grand frère d’E. nous raconte une famille en morceaux qui se croise. Il en a vraiment besoin. Tellement besoin qu’il semble oublier ceux qui se trouvent autour de lui. Les yeux dans le vague, il ne raconte plus que son histoire. Pour donner les moyens à E. de s’en sortir, c’est à toute la famille qu’il faudrait parler, dont il faudrait aider à combler les achoppements. 

Mais on est au deuxième trimestre, les dossiers d’orientation partent dans quelques mosi. Alors on donne au frère d’E. les identifiants pour qu’il puisse vérifier le travail de son frère.

Qu’il est malingre, notre pouvoir.

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