
Aujourd’hui, j’aimerais te parler à toi, le jeune prof. Le stagiaire. Le contractuel. Catapulté dans un établissement pas forcément facile, aux codes que tu ne maîtrises pas encore.
Et puis aussi à toi, le prof qui a réussi à poser sa marque dans le bahut. Qui a trouvé son équilibre.
Aujourd’hui, j’aimerais faire le vieux con donneur de leçons. Promis ça n’arrive pas souvent.
Il y a une expression anglophone que j’adore : “To walk the extra mile.” En faire un peu plus.
On te le demande souvent dans le boulot, comme dans beaucoup de boulot je suppose. Une réunion en plus. Un parent qui veut te voir. Un tutorat ici et là. Tu accepteras ou pas. Ça ne me regarde pas.Mais il y a un domaine où tu devrais tenter de la marcher, cette distance supplémentaire. Où ça t’aidera. C’est avec les collègues de ta salle des profs.Chacun avec notre vécu, nos envies et nos emmerdes, on se retrouve dans ce grand navire, qui fend majestueusement les flots ou dans lequel on écope à la casserole. Chacun dans son coin, souvent. Parce qu’on a nos élèves, nos photocopies, nos réunions, nos vies. Parce qu’on est pas obligé de s’entendre avec tout le monde.
Je ne peux plus compter le nombre de fois où mes collègues m’ont sauvé. Pour une heure, pour un trimestre, pour le reste de ma carrière. Parce que j’ai secoué la fatigue ou que j’en avais envie. Parce que je les admirais, que je restais béat devant eux ou par paresse, je les ai suivis.Et jamais je n’ai eu à le regretter.
Il y a eu I., à Criméa. Terrifiante, du haut de son mètre soixante, hargneuse et antipathique. Qui m’a fait confiance pour l’aider à organiser le plus beau des voyages scolaires en Italie où j’ai découvert mes élèves comme jamais
Il y a eu J. qui me faisait paniquer, avec sa carrure de bikeuse et sa voix cassée. Qui m’a appris que la rigueur dans les cours ne passe pas forcément par le gris et l’austérité. Avec qui j’ai passé une des plus belles après-midi de ma vie à Paris.
Il y a eu J, l’autre J., que j’ai surnommé Marc-Aurèle. J’ai piétiné l’antipathie débile que m’inspiraient ses manières de douanier, et j’ai pu trouver un havre où parler littérature et culture avec l’un des types les plus doux que la Terre ait porté.
Cette année, il y a I., l’autre I. dont les manières abruptes me glaçaient Qui se défonce pour permettre à tous les mômes de troisième d’avoir leur chance à la sortie du collège, et travaille avec tellement plus de chaleur, depuis qu’on s’est pris deux heures pour éplucher les dossiers des mômes, entre deux crises de rire.
Il y a M’sieur Vivi, qui semble avoir toutes les clés et me permet, au prisme de ses valeurs, de réévaluer les miennes. Et deviser encore et toujours sur la vie comme elle va, la musique, les mômes.
Il y a T. Grâce à qui j’ai enfin réussi à trouver le prof que j’aimerais être. Sans qui je serais toujours en train de me dire que je n’écrirais jamais plus de vingt pages d’affilée.Et tellement, tellement d’autres.
Chaque visage, chaque nom sur les casiers ne sera pas l’occasion d’une rencontre forte, du début d’une grande et belle histoire pédagogique ou amicale. Mais à de rares exceptions près, je suis persuadé que tous ont à apporter cette infime parcelle qui brillera le jour où on en aura le plus besoin, face à cette 5ème atroce. On se rappellera les conseils d’A., avec son sourire de vieux loup fatigué. Où la punition donnée par E. qui avait trop bien marché.
Et puis surtout, en prenant le temps d’aller quelques instants vers ce collègue-là en particulier, on tisse des liens. De ceux qui nous permettent de tenir, les mois où c’est dur, où l’on se sent quand même pas mal seul. Ou qu’un parent d’élève nous a pourri. Peut-être, juste peut-être qu’il y aura une main et une voix “Ça va, toi ?”
Quand les choses iront mieux, quand on se sera formé, grâce à ces mains tendues, quand on aura la force, peut-être qu’on arrivera, nous aussi, à les tendre. Pas toujours. Parce qu’il faut se préserver. Mais de temps en temps. Filer quelques étincelles aux comparses.
Le collège est un endroit difficile, tant pour les mômes que pour les adultes. Tellement d’ego, d’urgences, d’aspirations contradictoires. Face auxquels on est infiniment plus solide si l’on est, tous autant qu’on est, attentifs les uns aux autres.