Vendredi 11 mars

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Les 3èmes Tortignon sont dix aujourd’hui. Plus de la moitié de la classe est partie visiter un lycée. Du coup, on a reporté le contrôle de lecture, trop bien monsieur !

A. a joué une Juliette hystérique avec sa grosse voix et c’était génial, pourquoi les filles elles jouent les garçons sans problème mais le contraire c’est pas possible, c’est bizarre hein ?

Tout à coup, silence. Y, le CPE, est entré.

Y. est imposant. Pourtant, la montagne qui surgit derrière lui donne l’air d’un sixième malingre. Un grand type de vingt-quatre, vingt-cinq ans peut-être, balaye la classe d’un regard placide. Je n’étais pas au courant de l’intervention d’un chasseur à mains nues de tigres mangeurs d’hommes aujourd’hui, mais ça n’est pas très important, on n’est pas beaucoup, de toutes façons.
Et puis, dans ce qui me semble être une scène en slow motion, Y. désigne une chaise vide au colosse qui va s’y asseoir. Il a à la main un sac de cours.

B. tourne vers moi un regard dans lequel je lis, l’espace de deux secondes et demi, une panique pure. B., élu au conseil d’administration et capable de tenir tête à une dizaine d’adultes, principale et représentants de la ville en tête, B. pour qui la notion d’affolement est aussi incongrue qu’une déclaration sensée de Nadine Morano se recroqueville sur son siège.

Le nouveau s’appelle S. D’une voix égale, il m’explique qu’il a été viré. “Deux fois. Parce que j’ai tapé.” Je lui souhaite la bienvenue en souhaitant très fort qu’I n’attrape pas une conjonctive, rapport aux yeux exorbités qu’elle pose tour à tour sur moi et le nouvel arrivant.

Plus moyen de faire torturer la nourrice de l’héritière des Capulet par sa maîtresse après ça, les mômes osent à peine bouger un orteil. Du coin de l’œil, je remarque que, à la pause, M. est le seul à aller vers l’inconnu et nouer une conversation avec lui. M. est grand, black et un peu moqué pour sa gaucherie dans la classe. “Qui se ressemble s’assemble.” me chuchote le plus dégueulasse de mes démons. J’écrase.

Quelques heures plus tard, auprès de Y., le fin mot de l’histoire. Le géant est un élève de 18 ans – deux redoublements – à profil ULIS : ce qui signifie qu’il souffre de trouble cognitifs (pathologiques : le gigantisme est l’un des symptômes de cette affliction) et qu’il devrait être intégré dans une structure spécialisée.
“Mais il s’est fait renvoyer de cette structure pour faits de violence et il n’y a de place nulle part ailleurs.” m’explique Cheffe, avec la voix un peu tremblante de celle qui espère que je ne vais pas faire un arrêt cardiaque sur son bureau, ce qui serait moyen sympa pour les agents d’entretien. “Du coup, l’idée c’est qu’on le scolarise jusqu’à la fin de l’année. Il ne sera là que 9 heures par semaines.” Dont quatre heures de français. Sympa.
“Il faudrait essayer de… je ne sais pas… Lui donner des quizz ou des questionnaires ?”

Je ressors les dents serrées. Pas contre Cheffe, par contre Y. mais, une fois encore, contre un système qui marche sur la tête. Qui s’ingénie à placer un joli couvercle sur ses incapacités à offrir une chance à chacun des siens. On va garder S., le colosse en nos murs jusqu’à la fin de l’année. En espérant vaguement qu’il obtienne son orientation. Pendant quatre mois – c’est long, quatre mois, pour un ado – on va l’occuper. Sous les yeux d’une classe hallucinée.

Le soir, devant un verre, je me vante de ne plus avoir le moindre problème de discipline cette année. Il n’y a pas la moindre once de reproche dans le regard en face de moi : “Tu n’as que des troisièmes cette année. Et des latinistes.”

Touché.

Je parlais hier de l’affection démesurée que je porte à certains collègues. Pour ça aussi j’ai besoin d’eux. Maintenir à distance la grotesque auto-satisfaction. Me garder en mouvement.

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