Jeudi 24 mars

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Deux heures de réunion. Au programme : comment faire pour que les monstres pleins d’hormones, de mépris et de flemmasse se retransforment en petits angelots assoiffés de connaissance, ou au moins en élèves d’Ylisse. Autour de la table, profs, CPE et directions. Chacun parle dans son sens : légalité, solutions immédiates, empathie, bienveillance, autorité. Ça dure deux heures et il y a des moments qui blessent. “Vous avez l’air désespéré, Monsieur Samovar.” rigole Cheffe Adjointe.

Elle ne pourrait pas se tromper davantage : si j’ai la tête dans les mains, c’est parce que je cherche à entendre tout le monde. Les désirs et les craintes, les implicites qui se glissent dans les phrases. Ça tire, et la réunion s’achève sur un mécontentement général. Pas pour moi : on s’est assis autour d’une table et on a discuté. Il y a eu des mouvements imperceptibles, mais quelque chose d’autre de l’immobilité dans lequel nous nous drapons souvent. Il y a moyen de pousser ça quelque part. De faire en sorte que la communication entre les adultes s’instaure. Et c’est déjà beaucoup.

Bien sûr, ça ne règle pas les problèmes immédiats. Pour ça, comme d’habitude, il va falloir recourir à des solutions bâtardes. Les inventer, et vite. Les visages fatigués en ont marre d’encaisser.

Il est 10h30. Je n’ai plus cours avant 16h00. Comme tous les jeudis, j’observe la vie d’Ylisse qui se déploie sous mes yeux.

Parler avec W. de son CAPES “qu’il passe juste comme ça.” Mais avec beaucoup d’étincelles dans les yeux.

Rigoler avec S. au sujet des images cochonnes qu’elle cacherait soi-disant sur le réseau du bahut.

Les odeurs de café-machine avec C.

Le curseur qui parcourt, gorge serrée, le pandémonium de l’Ezia Polaris. Un nouveau morceau de T.

E. avec qui, en une phrase ou deux, j’ai l’impression de discuter davantage que ces derniers mois.

Latin. C’est, comme toujours avec les 3èmes, une heure bienfaisante, riche et rigoureuse. Du poids de la religion dans l’Empire romain.

T. lève une main impérieuse en l’air. “Mais monsieur, en fait, les romains ne croyaient pas vraiment en leurs dieux. C’était juste une façon… comment dire… comme s’ils avaient choisi de voir la réalité différemment. Comme la simplifier. Ah je m’exprime mal ! Monsieur ?”

J’ai été deux fois au bord des larmes dans ma carrière. Il y a trois ans, à Florence, quand E. m’a confié qu’elle ne voulait pas sortir du Musée des Offices. Et ce soir, devant T. Parce que je me suis rappelé de ce grand titre inscrit à la craie : “Les romains ont-ils vraiment crus en leurs dieux ?”
C’était en hypokhâgne.

Remise des bulletins.

Il y a F. qui traduit doucement et la gorge un peu serrée à sa maman que non, il n’ira pas en Seconde Générale, et que la Seconde Pro lui conviendrait tellement mieux. Il n’arrive pas à mettre deux grammes de conviction dans sa voix.

Il y a la maman de L. qui m’explique que sa fille ne dort plus la nuit à l’idée de ne pas avoir sa place dans le lycée hôtelier qu’elle brigue. Elle n’aura probablement pas sa place dans le lycée hôtelier qu’elle brigue.

Il y a A. qui m’explique qu’elle ne “comprend pas” pourquoi ça fait du mal aux autres quand elle leur dit qu’ils sont bêtes de ne pas comprendre en maths.

Il y a la douloureuse incrédulité dans les yeux du papa de L. quand je lui explique que sa fille est terrorisée à l’idée de le décevoir quand ses notes basses.

Il y a mille histoires familiales dont on ignore tout ou presque, et dans lesquelles il faut s’introduire, l’air parfaitement sûr, l’espace de quelques minutes. Avant de repartir comme on est venu.

Un prof sans nom sort dans les rues d’Ylisse et avance vers la station de RER, martelé des histoires de chacun.
Comme chaque soir, reconstituer lentement la sienne propre.

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