Vendredi 11 mars

image

Les 3èmes Tortignon sont dix aujourd’hui. Plus de la moitié de la classe est partie visiter un lycée. Du coup, on a reporté le contrôle de lecture, trop bien monsieur !

A. a joué une Juliette hystérique avec sa grosse voix et c’était génial, pourquoi les filles elles jouent les garçons sans problème mais le contraire c’est pas possible, c’est bizarre hein ?

Tout à coup, silence. Y, le CPE, est entré.

Y. est imposant. Pourtant, la montagne qui surgit derrière lui donne l’air d’un sixième malingre. Un grand type de vingt-quatre, vingt-cinq ans peut-être, balaye la classe d’un regard placide. Je n’étais pas au courant de l’intervention d’un chasseur à mains nues de tigres mangeurs d’hommes aujourd’hui, mais ça n’est pas très important, on n’est pas beaucoup, de toutes façons.
Et puis, dans ce qui me semble être une scène en slow motion, Y. désigne une chaise vide au colosse qui va s’y asseoir. Il a à la main un sac de cours.

B. tourne vers moi un regard dans lequel je lis, l’espace de deux secondes et demi, une panique pure. B., élu au conseil d’administration et capable de tenir tête à une dizaine d’adultes, principale et représentants de la ville en tête, B. pour qui la notion d’affolement est aussi incongrue qu’une déclaration sensée de Nadine Morano se recroqueville sur son siège.

Le nouveau s’appelle S. D’une voix égale, il m’explique qu’il a été viré. “Deux fois. Parce que j’ai tapé.” Je lui souhaite la bienvenue en souhaitant très fort qu’I n’attrape pas une conjonctive, rapport aux yeux exorbités qu’elle pose tour à tour sur moi et le nouvel arrivant.

Plus moyen de faire torturer la nourrice de l’héritière des Capulet par sa maîtresse après ça, les mômes osent à peine bouger un orteil. Du coin de l’œil, je remarque que, à la pause, M. est le seul à aller vers l’inconnu et nouer une conversation avec lui. M. est grand, black et un peu moqué pour sa gaucherie dans la classe. “Qui se ressemble s’assemble.” me chuchote le plus dégueulasse de mes démons. J’écrase.

Quelques heures plus tard, auprès de Y., le fin mot de l’histoire. Le géant est un élève de 18 ans – deux redoublements – à profil ULIS : ce qui signifie qu’il souffre de trouble cognitifs (pathologiques : le gigantisme est l’un des symptômes de cette affliction) et qu’il devrait être intégré dans une structure spécialisée.
“Mais il s’est fait renvoyer de cette structure pour faits de violence et il n’y a de place nulle part ailleurs.” m’explique Cheffe, avec la voix un peu tremblante de celle qui espère que je ne vais pas faire un arrêt cardiaque sur son bureau, ce qui serait moyen sympa pour les agents d’entretien. “Du coup, l’idée c’est qu’on le scolarise jusqu’à la fin de l’année. Il ne sera là que 9 heures par semaines.” Dont quatre heures de français. Sympa.
“Il faudrait essayer de… je ne sais pas… Lui donner des quizz ou des questionnaires ?”

Je ressors les dents serrées. Pas contre Cheffe, par contre Y. mais, une fois encore, contre un système qui marche sur la tête. Qui s’ingénie à placer un joli couvercle sur ses incapacités à offrir une chance à chacun des siens. On va garder S., le colosse en nos murs jusqu’à la fin de l’année. En espérant vaguement qu’il obtienne son orientation. Pendant quatre mois – c’est long, quatre mois, pour un ado – on va l’occuper. Sous les yeux d’une classe hallucinée.

Le soir, devant un verre, je me vante de ne plus avoir le moindre problème de discipline cette année. Il n’y a pas la moindre once de reproche dans le regard en face de moi : “Tu n’as que des troisièmes cette année. Et des latinistes.”

Touché.

Je parlais hier de l’affection démesurée que je porte à certains collègues. Pour ça aussi j’ai besoin d’eux. Maintenir à distance la grotesque auto-satisfaction. Me garder en mouvement.

Jeudi 10 mars

image

Aujourd’hui, j’aimerais te parler à toi, le jeune prof. Le stagiaire. Le contractuel. Catapulté dans un établissement pas forcément facile, aux codes que tu ne maîtrises pas encore.

Et puis aussi à toi, le prof qui a réussi à poser sa marque dans le bahut. Qui a trouvé son équilibre.

Aujourd’hui, j’aimerais faire le vieux con donneur de leçons. Promis ça n’arrive pas souvent.

Il y a une expression anglophone que j’adore : “To walk the extra mile.” En faire un peu plus.

On te le demande souvent dans le boulot, comme dans beaucoup de boulot je suppose. Une réunion en plus. Un parent qui veut te voir. Un tutorat ici et là. Tu accepteras ou pas. Ça ne me regarde pas.Mais il y a un domaine où tu devrais tenter de la marcher, cette distance supplémentaire. Où ça t’aidera. C’est avec les collègues de ta salle des profs.Chacun avec notre vécu, nos envies et nos emmerdes, on se retrouve dans ce grand navire, qui fend majestueusement les flots ou dans lequel on écope à la casserole. Chacun dans son coin, souvent. Parce qu’on a nos élèves, nos photocopies, nos réunions, nos vies. Parce qu’on est pas obligé de s’entendre avec tout le monde.

Je ne peux plus compter le nombre de fois où mes collègues m’ont sauvé. Pour une heure, pour un trimestre, pour le reste de ma carrière. Parce que j’ai secoué la fatigue ou que j’en avais envie. Parce que je les admirais, que je restais béat devant eux ou par paresse, je les ai suivis.Et jamais je n’ai eu à le regretter.

Il y a eu I., à Criméa. Terrifiante, du haut de son mètre soixante, hargneuse et antipathique. Qui m’a fait confiance pour l’aider à organiser le plus beau des voyages scolaires en Italie où j’ai découvert mes élèves comme jamais

Il y a eu J. qui me faisait paniquer, avec sa carrure de bikeuse et sa voix cassée. Qui m’a appris que la rigueur dans les cours ne passe pas forcément par le gris et l’austérité. Avec qui j’ai passé une des plus belles après-midi de ma vie à Paris.

Il y a eu J, l’autre J., que j’ai surnommé Marc-Aurèle. J’ai piétiné l’antipathie débile que m’inspiraient ses manières de douanier, et j’ai pu trouver un havre où parler littérature et culture avec l’un des types les plus doux que la Terre ait porté.

Cette année, il y a I., l’autre I. dont les manières abruptes me glaçaient Qui se défonce pour permettre à tous les mômes de troisième d’avoir leur chance à la sortie du collège, et travaille avec tellement plus de chaleur, depuis qu’on s’est pris deux heures pour éplucher les dossiers des mômes, entre deux crises de rire.

Il y a M’sieur Vivi, qui semble avoir toutes les clés et me permet, au prisme de ses valeurs, de réévaluer les miennes. Et deviser encore et toujours sur la vie comme elle va, la musique, les mômes.

Il y a T. Grâce à qui j’ai enfin réussi à trouver le prof que j’aimerais être. Sans qui je serais toujours en train de me dire que je n’écrirais jamais plus de vingt pages d’affilée.Et tellement, tellement d’autres.

Chaque visage, chaque nom sur les casiers ne sera pas l’occasion d’une rencontre forte, du début d’une grande et belle histoire pédagogique ou amicale. Mais à de rares exceptions près, je suis persuadé que tous ont à apporter cette infime parcelle qui brillera le jour où on en aura le plus besoin, face à cette 5ème atroce. On se rappellera les conseils d’A., avec son sourire de vieux loup fatigué. Où la punition donnée par E. qui avait trop bien marché.

Et puis surtout, en prenant le temps d’aller quelques instants vers ce collègue-là en particulier, on tisse des liens. De ceux qui nous permettent de tenir, les mois où c’est dur, où l’on se sent quand même pas mal seul.  Ou qu’un parent d’élève nous a pourri. Peut-être, juste peut-être qu’il y aura une main et une voix “Ça va, toi ?”

Quand les choses iront mieux, quand on se sera formé, grâce à ces mains tendues, quand on aura la force, peut-être qu’on arrivera, nous aussi, à les tendre. Pas toujours. Parce qu’il faut se préserver. Mais de temps en temps. Filer quelques étincelles aux comparses.

Le collège est un endroit difficile, tant pour les mômes que pour les adultes. Tellement d’ego, d’urgences, d’aspirations contradictoires. Face auxquels on est infiniment plus solide si l’on est, tous autant qu’on est, attentifs les uns aux autres.

Mercredi 9 mars

“C’est pas parce qu’on est à Ylisse !”

Ça résonne comme un cri de guerre. Quand un môme fait une connerie, quand une sanction tombe. On peut le retrouver dans la bouche de n’importe quel adulte du bahut.

“C’est pas parce qu’on est à Ylisse qu’il faut moins travailler !”
“C’est pas parce qu’on est à Ylisse que tu es autorisé à frapper les autres !”
“C’est pas parce qu’on est à Ylisse que tu peux manquer de respect à tes profs !”

L’autre jour, T. (troisième du nom, celui-là est prof d’Histoire-Géo) se penche à mon oreille. “Quand est-ce que tu en parles, de ce Cépapa ?”

J’adore T., troisième du nom. On ne se parle pas souvent, mais c’est toujours pour des choses importantes. Et cette fois-ci ne fait pas exception. Parce que je n’en peux plus non plus de ce Cépapa.

Oui, on est à Ylisse. Ylisse et ses barres d’immeubles. Ylisse et son gris partout. Ylisse qui passe parfois à la télé, et plus dans la rubrique “La France a peur” que “Ce charmant petit artisan sabotier”. Ylisse et son paysage urbain disparate. Ylisse dont la population galère en plus grand nombre qu’ailleurs en France.

Il y a des adultes qui voient ça. Avec leur regard d’adulte. Et qui vont balancer ce qu’ils pensent être une grande vérité aux mômes.

“Oui, gamin, tu habites dans un endroit tout pourri, et dans ta petite tête, JE SAIS que tu penses que ça te permet de te comporter en graine de racaille. Mais en fait NON ! Nous, les adultes responsables, sommes là pour te remettre sur le droit chemin.”

Ça m’insupporte

Ça m’insupporte que l’on puisse, quand on bosse chaque jour dans ce bahut, ne pas voir au-delà des clichés de la té-ci de banlieue. Ça m’insupporte qu’on puisse parler avec autant de condescendance. Ça m’insupporte qu’on puisse implanter cet implicite dans la tête d’un môme. Parce que même si mes troisièmes galèrent à écrire la définition du terme “implicite” dans leurs devoirs, ils le comprennent et le pratiquent. Et quand on leur balance un Cépapa, ils saisissent qu’Ylisse, c’est pas vraiment comme ailleurs. Qu’ils sont les mômes de la grisaille un peu honteuse, des profs débutants qui n’ont pas envie d’être là, les mômes du REP+.

C’est pas parce que tu n’es pas vraiment des nôtres que tu ne dois pas bien te comporter.

Cépapa, c’est la négation d’une grande part de ce que je cherche à faire passer en classe. La salle de classe qui, qu’elle se trouve à Ylisse, Criméa ou Tombouctou accueillera les cris d’Antigone, les créatures de Lovecraft ou les filles du Père Goriot.
Et, élève d’Ylisse, tu dois bosser parce que tu es au collège.
Tu ne dois pas frapper les autres parce que tu es un être humain.
Tu ne peux pas manquer de respect à tes profs parce que l’irrespect est inadmissible.

Tu n’as ni dérogation, ni handicap. Tu es comme les autres. Que jamais ton paysage quotidien ne devienne chaîne ou boulet. Nous, adultes, sommes là pour t’aider à prendre ton essor. À choisir ce que tu veux être. L’endroit d’où tu viens n’es qu’un facteur. Pas un blason ni une marque, qu’elle soit honorable ou infamante.

On est à Ylisse. Sans négation.

Mardi 8 mars

image

Résumons.

Quand deux classes de 6èmes se retrouvent privées de prof, 5% de conscience professionnelle, 10% d’amitié, 30% d’appât du gain et 60% de possibilité de vivre des trucs improbables me poussent à accepter d’assurer les cours, en mode improvisation de l’apocalypse.

Ah, je remarque que je n’ai pas évoqué le côté thérapeutique de la chose. Les sixièmes sont l’un de mes morceaux de kryptonite. J’ai réussi à éviter de leur enseigner pendant sept ans. Mais Mithridate est mon héros, et je décide que bosser avec ce niveau pendant trois heures ne devrait pas causer de dommages irréparables à l’éponge clapotante qui me tient lieu de cervelle.

Je commence avec la 6ème option musique de Monsieur Vivi. Une petite gamine, un bouquin à la main voit donc arriver cet espèce d’hurluberlu à écharpe trop longue devant l’emplacement de sa classe.

“Bonjour jeune fille !
– Bonjour… Il est où, Monsieur P. ?”

Vu le ton de sa voix, je pense qu’elle ne serait pas autrement surprise à la réponse “Je l’ai dépecé et mangé avec des fèves et un excellent chianti. Et maintenant je vais vous faire cours POUR L’ÉTERNITÉ !” J’arbore mon plus large sourire avant de me rappeler des hurlements de terreur qui le suivent habituellement.

“Il est absent aujourd’hui. C’est moi qui vais vous faire cours exceptionnellement.”

Je sens un tremblement de lèvre courageusement réprimé et conduit donc mon temporaire troupeau de mini-pouss jusque dans une salle de classe que j’ai préparé, sixième style. Ou du moins, telle que je me représente une salle de sixième dans mes pire cauchemars. J’ai écarté et aligné les tables afin de faciliter la circulation, posé les photocopies bien à plat sur le tableau, indiqué le programme du jour sur le tableau de gauche en grosses lettres rondes (maintenant mon écriture a l’air non seulement moche MAIS AUSSI issue des doigts d’un môme de CP.), et j’accueille chaque gamin avec l’enthousiasme d’un huissier débarquant chez Balkany.

Enthousiasme très vite douché par l’obstacle numéro 1 de la journée : je fais écouter “La jeune fille ou le tigre ?” de Juliette aux bisounours et souhaite qu’ils répondent d’abord à des questions sans avoir lu les paroles. Je demande donc à ce que les questions soient collées sur la page de DROITE et le texte qui viendra ENSUITE sera collé sur la page de GAUCHE.

En bon fan de Dr Who je devrais avoir honte : j’ai mélangé espace et temps, et ainsi perdu un bon quart de la classe qui manque de passer immédiatement en PLS. Je réussi à rattraper le coup en plaçant la feuille sur chaque cahier à l’endroit où il faut BIIIIIEN coller. Histoire de préciser les choses, je m’improvise sémaphore esprit “vous collez du côté vers lequel je bouge la main. Par làààààà !” tandis que ma conscience professionnelle appelle toutes ses copines qui se foutent copieusement de ma gueule en buvant d’exquis petites mojitos (j’ai une conscience professionnelle très classe).

Voulant bien faire les choses, j’ai illustré le document de miniatures. Lorsque l’on arrive au passage où la princesse doit choisir entre voir son amoureux mourir entre les griffes d’un tigre ou partir avec une autre, une môme soupire d’indignation.

“Mais ça peut pas arriver monsieur !
– Non, bien sûr, c’est un conte…
– Non mais, elle est TROP JOLIE sur le dessin. Ça ne peut pas lui arriver à elle.
– Et si elle avait été moche ?
– Ben là…”

La sixième suivante est à peu de choses prêt la même, jusqu’au moment où je leur demande de rédiger quatre vers en alexandrins. Hyper-ventilation généralisée.

“On doit compter les syllabes et faire des rimes ? En même temps ?
– Ben oui !”

Chuchotement haineux.

“En fait, lui aussi il est MÉCHANT !”

Autre truc que j’avais oublié avec les mini-élèves : leur enthousiasme démesuré à répondre. À chaque fois que j’interroge l’un d’entre eux, une dizaine de regards courroucés s’abat sur le privilégié qui tremble sous l’honneur qui lui est fait. Je n’ose imaginer à quel point on doit pourrir les rapports entre élèves dans une classe par ce simple procédé. (Alors qu’en 3ème, celui qui répond est vu comme la victime sacrificielle qui détourne un peu l’attention de ce relou de prof).

La matinée se passe mieux que je ne l’avais prévu, même si je sens mes stocks de patience diminuer à la vitesse de Donald Trump à la recherche d’un suprématiste blanc.

(”Monsieeeeeur si vous écrivez en bleu, on écrit en … ?
– Pourpre pâle.
– J’ai paaaaas cette couleur !
– Nnnnngggggh….”)

Je quitte l’épreuve avec le grisant sentiment du devoir accompli. J’ai sacrifié au niveau des minimoys pour l’année, je peux aller en paix.

Et je rejoins.

Les Troisièmes. L’orientation l’année prochaine. Les conseils de classe. De discipline. Les entretiens professionnels à préparer. Les rapports de stages non corrigés.

D’accord. Je peux comprendre que parfois, des peluches qui se battent juste pour répondre à une question, ce soit reposant.

Lundi 7 mars

Et c’est reparti !

Reparti avec les 3èmes latinistes pour commencer. Et, hasard de la progression, je suis en train de leur expliquer comment la promesse de citoyenneté romaine est un argument ultra puissant pour accepter la pax romana chez les peuples conquis, ainsi que le principe d’acculturation à l’antique. Le truc pas du tout technique. En face de moi, yeux écarquillés, concentration totale.

“Monsieeeeeeur, on a vu en salle informatique cinq mois que le cursus honorum était réservé aux seuls citoyens romains jusqu’à Claude ! Ça ne colle pas au niveau des dates, ce que vous nous dites !“

Are you fuckin’ kidding me ? J’ai du mal à me souvenir comment je m’appelle et des COLLÉGIENS entament leur première heure de cours en se rappelant de leurs recherches sur le cursus honorum d’il y a CINQ FOUTUS MOIS ?

J’adore mes latinistes mais ils me fatiguent…

Pas autant que les 3èmes Orphée qui s’entraînent au sujet de rédaction du brevet. Deux thèmes au choix. Inventer les origines de la rancœur entre Capulet et Montague, ou écrire un discours cherchant à mettre fin à cette même querelle. Plus qu’une différence de niveau, c’est la maturité qui est gratouillée dans ce genre de boulot. A., 18 de moyenne jusqu’à cette année, jamais une erreur d’orthographe, me tend fièrement sa copie.

“Et alors Luciano Capulet marcha sur le pied de Francisco Montague et il l’insulta

– Non mais ça va pas la tête ?
– Si c’est comme ça on va se battre en duel !”

À côté, M. toujours en pleine crise d’ado daigne me laisser jeter un coup d’oeil sur son brouillon tout en se dissimulant frénétiquement derrière sa mèche.

“Notre amour, comme Vérone s’abîme, et souffre, et se brise en vos puériles querelles ! À chaque nouvelle dispute, la ville se délabre, et son sang, comme celui de nos familles, coule.”

Bon. Je sens qu’à nouveau, “différenciation” sera le maître mot de ce trimestre.

Deux nouveaux conseils de discipline. Et un autre demain. Ça valse à Ylisse. Je contemple, un peu ahuri, le visage de ces mômes capables du meilleur comme du pire.

Dimanche 6 mars

Et le dimanche, on s’évade.

Il y a ces moments où, enfants, ado, on découvre son livre, son film. Celui dont on sent qu’il ne vient pas des goûts acquis, enseignés. Celui qui résulte de la patiente alchimie qui, petit à petit, forme un être différent de ses parents, des mômes qui jouent dans la cour de récré.

Pour la musique, il y a eu Homogenic. Pour la BD, il y a eu Rork.

Rork, série de 6 albums qui explore les pérégrinations du personnage éponyme. Être sans âge, doté du pouvoir de glisser entre les mondes. Si les deux premiers volumes ont un côté fantastique lovecraftien totalement ensorcelant, les suivants renversent la table. En traversant l’Amérique, du sud vers le nord, en touchant du doigt des personnages aussi abîmés que lui, Rork à la sagesse immense va tenter de se construire. Et son auteur de construire une oeuvre.

Parce que Rork, c’est avant tout l’histoire d’une narration qui se cherche. À travers la multiplicité des genres explorés, de la satire politique à la science-fiction. À travers des découpages totalement barrés et absolument géniaux, en perspectives vertigineuses.

Rork m’a soufflé que oui, j’aimerais toujours les histoires. Mais qu’il n’y avait pas que les univers, les personnages, les épopées à perdre haleine. Qu’il y avait aussi la narration. Le montage.

Rork est reparti depuis longtemps. Mais je continue à espérer un jour être capable de raconter aussi magistralement que son auteur, Andreas.

Samedi 5 mars

L’ennui.

Dans le boulot d’enseignant, il n’y a pas terme plus paralysant, locution plus honteuse. L’ennui, c’est la syphilis du prof. La maladie dont tout le monde connaît les symptômes, mais qui préférerait en décéder plutôt que d’avouer qu’il l’a contractée.

L’ennui, c’est la justification numéro 1 lorsque les élèves bordélisent leur prof, lorsque votre direction vous demande gentiment mais fermement de vous reprendre en main. “Maaaaais les cours de Monsieur S. ils sont pas intéressaaaaaaaants !” (chaque fin de cours, les deux premières années de ma carrière) “Monsieur S., est-ce qu’ils sont motivés, pour venir dans votre cours.”

L’ennui, l’épée de Damoclès qui vous pend en permanence au-dessus de la tête. Parce qu’elle justifie tout.

Le môme qui s’ennuie sera toujours regardé avec bienveillance. J’ai moi aussi dans la tête l’image d’Epinal du Cancre de Prévert. Et dans la tête l’image de la pendule dont les aiguilles se sont figées. Certes, aujourd’hui tu montres une pendule à aiguilles à un môme, il te demande comment on contacte les extra-terrestres avec MAIS BON, ne sacrifions pas à la modernité nos clichés poussiéreux. Où en étais-je ?

Ah oui. L’ennui.

Les chiards regarderont avec indulgence ou un agacement passager un prof bordélique. Un tyran fera parler à voix basse, créera une mythologie. Une disgrâce physique s’oublie rapidement, au quotidien. Mais l’ennui condamne. Même auprès des parents “il n’écoute pas en physique ? C’est vrai que c’est pas très très rigolo hein…” et jusqu’au collègue “Ça se passe mal avec un tel ? En même temps, faut reconnaître que ses cours sont d’un chiant…” (et avant qu’on me saute dessus oui, oui, ça m’est arrivé de le dire aussi)

Et je connais peu de choses aussi cruelles, dans ce boulot.

Parce que l’ennui est intangible. L’ennui, parfois, ne tient à rien. On manque d’énergie, on est intimidé, ou, tout simplement, on n’a pas compris à quel public on s’adresse. Notre discours est trop érudit, trop délayé. Et quasi instantanément, la classe nous échappe.

C’est injuste parce que, comme toutes ces qualités désincarnées que sont “autorité”, “charisme”, “rigueur”, le verdict “ennuyeux” semble reposer avant tout sur la personnalité du prof. Combien de fois passera-t-on devant des classes, paires d’yeux enflammées, rivées sur un tableau couvert de formules de maths absconses, de cartes obscures, ou sur le même texte dont l’étude, dans sa propre classe, s’est terminée en un remake des fêtes de Bayonne, avec autant de hurlements, mais moins de bandas et plus de carnets de correspondance ?

Et, injustice suprême, la lutte contre l’ennui est une obligation fantôme. Il n’est écrit nulle part qu’un enseignant doive être passionnant. Notre lettre de mission ne nous enjoint pas à faire de nos cours des moments trépidants. Mais cela finit par devenir une préoccupation majeure, en particulier au collège et – je le suppute – en primaire. Combattre non pas l’ennui, mais la peur d’ennuyer, parce que les élèves s’en font une armure pour refuser ce qu’on leur propose, parce que c’est humiliant, parce que rôde dans un coin de notre esprit l’archétype du petit prof un peu ridicule qui murmure son sermon pendant que, dans sa classe, on vit. Le petit prof un peu ridicule est passé à côté et ne comprend pas, lui.

Et parfois, il y aura cette consécration entendue dans un couloir ou la cours de récréation : “Il est trop intéressant, ce prof !” “C’est super intéressant, ce qu’on fait !”

Mais que fait-on ? De toutes les questions que je me pose sur l’enseignement, celle-ci est celle sur laquelle j’ai le moins avancé : faut-il craindre l’ennui ? Comment le manipuler, ce moment où le temps ralentit, où le cours se réduit à des mômes qui grattent laborieusement sur leurs cahiers ?

Parce que j’ai beau faire, quelque chose en moi renâcle à l’idée d’être uniquement jugé sur ma capacité à étonner ou à susciter de l’intérêt. Se révolte face à ces enseignants pleins d’envie et de projets qui n’y arrivent pas parce que “son cours il est pas intéressant m’sieur !”

Et dans une réforme qui, à travers la multiplication des activités, des modalités d’enseignements et des projets a clairement désigné l’ennui comme ennemi numéro 1, comment apprivoiser le fantôme gris ?

Vendredi 4 mars

Pendant les vacances, S. est venue à la maison. Beaucoup de bonheur. Et de conversations sur le boulot, évidemment. S. enseigne dans un bahut un Auvergne dans lequel les objectifs n’ont rien à voir avec ceux d’Ylisse.

Sur huit années, j’ai bossé sept ans en établissement REP ou assimilés. Toujours en collège évidemment.

“Ce n’est plus du tout le même boulot.” m’a dit F. quand elle a muté pour le lycée. Alors comme à chaque fin de vacances, se poser la même question : poursuivre l’année prochaine dans ce que je connais, se confronter à autre chose ? “Changer de boulot” ?

Peut-être est-ce pour cela que j’ai laissé le choix de mes mutations à l’aléatoire : le boulot d’enseigner est un ogre, les bahuts ont un petit côté plante carnivore. Une fois qu’on s’y est installé, en changer devient chaque année moins évident.

Enseigner sans savoir où ça mène. En faisant chaque année comme si c’était la dernière année. À fond et sans attendre de mettre en place ce qui nous tient à cœur. C’est comme ça que je m’épanouis.
Puissé-je garder cette énergie encore longtemps.

Jeudi 3 mars

C’est reparti pour la rédaction des bulletins de troisième. À nouveau, impression d’être un interprète à qui l’on demanderait de parler simultanément dans une dizaine de langues différentes.

Il y a le bulletin des parents, dont le regard se focalisera bien souvent sur les chiffres de la première colonne. Le bulletin des futurs lycées, qui cherchera à déterminer si oui ou non, le môme peut intégrer leurs rangs. Le bulletin de la direction : sommes-nous dans les clous du projets d’établissement ? Parlons-nous bien la langue du bahut ?
Et bien sûr, le bulletin de l’élève, sorte de mélange improbable entre affect, envie de réussite et bien sûr de récompenses, ledit bulletin étant souvent la clé d’accès à la PS4 tant convoité ou à ce voyage à Disneyland.

Il y a de petits drames qui se jouent dans ces cases limitées en caractères que je remplis, un mug de thé posé devant moi. Et parfois même de grandes décisions. Rendre l’incroyable complexité de ces chiards en quelques centaines de caractères. Ce n’est pas dans ces feuilles de papier non plus que ce trouve la vérité de leur boulot.

Ou du notre.

Mercredi 2 mars

C. tourne un court-métrage dans le cadre de sa formation à la Fémis. Il m’a demandé de faire de la figuration dedans.

Sur place, l’équipe m’accueille :

“Tu es comédien ?
– Non. Je suis prof de français.”

L’un des des intervenants chargé de guider les apprentis-cinéastes rigole.

“C’est la même chose.”

Il faut reconnaître qu’il n’a pas tout à fait tort…