
A. n’est pas content, A. boude et quand ça lui arrive, je lui trouve une irrésistible tête de gros bébé.
“Alors vous les profs de français, vous comprenez jamais ce qu’on vous dit !”
Tout est parti d’un travail sur une rédaction, dans laquelle un révolutionnaire vénézuélien – on parle révolutionnaires vénézuéliens à l’École Ouverte, c’est trop la hype tavu – doit expliquer, dans un discours, les motivations de son combat. A. a rigolé.
“Vous monsieur, vous auriez jamais fait ça, vous battre pour la liberté.
– Vous n’en savez rien, A.
– Mais faut pas vous énerver, monsieur, c’était juste une question !
– Je ne m’énerve pas. Je vous réponds.
– Alors vous les profs de français, vous comprenez jamais ce qu’on vous dit.”
A. est dans la phase adolescente où toute remise en question est impossible. Et ce que j’aimerais lui dire lui déplairait souverainement. Il parle un langage cassé. Sa maîtrise du français est bourrée de lacunes, ses structures grammaticales se cassent la gueule, même à l’oral. Et nombre de ses phrases sont mal interprétées. Plus que son comportement, c’est ce qui amène souvent à ce qu’on le reprenne de volée. En particulier les professeurs de français donc. Dont A. abhorre les demandes de précision.
En soit ce n’est pas grave. A. est en troisième. S’il le souhaite, sa maîtrise de la langue va s’étendre. Mais de plus en plus, je me dis que ce combat est essentiel. Urgent. Jamais le langage n’a eu pouvoir aussi dévorant qu’aujourd’hui. Ce ne sont pas les informations, les images ou les données qui circulent le plus vite, le long de nos technologies actuelles : c’est la parole. Quelque chose se passe à l’autre bout du monde et on n’informe pas : on en parle. Formuler, dissimuler, ajuster sa parole : les nouveaux sortilèges.
Plus que jamais, la responsabilité des profs de français est écrasante : donner des outils pour que les mômes s’y retrouvent dans cette jungle.
Les mômes quittent la salle en discutant de façon animée. J. se tourne vers moi, l’air un peu blasé.
“Monsieur, dites à A. qu’elle est pas sataniste, cette chanson.”
C’est reparti. Satanisme, conspiration et petits hommes verts.
“Laquelle ?
– Elle EST sataniste, m’sieur ! Celle ou ça dit “les démons m’applaudissent et les anges me sifflent.” Non mais vous entendez ce que ça dit ?
– En effet ça n’est sataniste. C’est peut-être une métaphore qui…
– Alors vous les professeurs de français, vous comprenez jamais ce qu’on vous dit !”