
Je lis le génial article de Marie Camier-Théron sur la popularité (ou plutôt la non-popularité) des youtubeuses.
Et je me dis que nous, les enseignants, avons notre rôle à jouer dans cette parité des rôles qui met tellement, tellement de temps à se construire. Alors oui, je le précise d’emblée : je crois fermement à l’égalité entre hommes et femmes, je pense que le fait de pouvoir éjecter un alien de son utérus n’est ni un but, ni une destinée mais une cocasse particularité biologique, du même genre que celle qui fait que les hommes tombent par terre quand on les frappe dans l’entrejambe. Oui je bascule dans le cliché, mais j’ai cette opinion et je n’en bougerai pas. Si ça vous défrise, j’en suis navré, mais le débat n’est pas ouvert.
Je lis cet article et me revient en tête une image absolument terrifiante. Nous sommes à la rentrée. Chaque niveau est convoqué dans la grande salle polyvalente pour la répartition des classes. Une centaine de chaises, divisées en deux moitié par l’allée centrale. Les troisièmes entrent, s’installent où il le souhaitent. Il n’y a eu ni concertation, ni prévision.
Cependant, toutes les filles se retrouvent d’un côté, tous les garçons de l’autre. Je n’exagère pas que je dis tous, hein. La séparation est parfaite.
Par la suite, bien entendu, ils intègrent des classes où l’on s’efforce de respecter la règle du 50/50. Les mômes auront des équipes de profs à majorité largement féminine. Scolairement, ils évoluent dans un milieu où tous ont les mêmes droits et les mêmes possibilités.
Et pourtant rien ne change. Ou si peu. Trois secondes de recherche sur internet suffisent à montrer que le sexisme a encore droit de cité dans notre pays. Et, membre de ma congrégation, je me sens responsable (mais pas coupable, parce que c’est contre-productif et ça ne sert que dans les talk-shows à la télé).
Quel est notre rôle, à nous enseignants, dans ce changement de société qui ahane ? Qui ne parvient pas, une bonne fois pour toutes, à démarrer ? Je ne parle pas ici du rôle des CPE ou des professeurs d’Histoire-Géographie-Éducation Civique. La tâche me semble trop immense pour la mettre sur leurs seules épaules. Et surtout, circonscrire la lutte contre la discrimination à quelques adultes dans un établissement scolaire est totalement contre-productif, limite malhonnête.
Depuis quelques temps, je mets un point d’honneur à traquer mes comportements parasites. Ça a commencé il y a plusieurs années, quand des élèves m’avaient expliqué que mon collègue J-M refusaient qu’on utilise “femme de ménage” dans sa classe. Oui c’était minuscule. Grotesque. Mais c’était un début. Une braise sur laquelle souffler.
Alors j’y vais petit à petit. Je mets un point d’honneur à faire découvrir autant d’auteur femmes à mes classes que d’hommes. J’ai des héroïnes plein mes clés USB et des figures historiques féminines dans mes exemples.
Mais ça, ce n’est que de la théorie. Les mômes accepteront les lubies d’un prof, lubies qui, finalement, ne les touchent pas personnellement. S’attacher à aller plus loin.
Lors du travail du groupe, exiger le grotesque quota “autant de filles que de garçons” (oui, je ne travaille que par groupes pairs), choisir pour B., qui rêve de devenir un petit macho, l’étude de la scène d’adieux entre Antigone et Hémon jusqu’à ce qu’il se rende compte que là, c’est quand même la fille d’Oedipe qui décide. Faire en sorte que M. et O. s’empaillent, d’égale à égal sur le rôle de Catherine Earnshaw dans Les Hauts de Hurlevent. Les faire transpirer, filles et garçons, sur des sujets ultra compliqués, où il faudra se confronter, se faire confiance, pour finalement se retrouver fier d’une production commune.
Sortir les filles des rôles “créatifs” et les garçons des rôles “techniques”. Ce sera I. qui écrira le scénario de cette mini-vidéo et L. qui le filmera, même s’ils auraient préféré l’inverse. Pourquoi ? “Bah on sait pas, monsieur.”
Nos pouvoirs sont bien entendu limités. Sortis du collège, les chiards continueront à évoluer dans une société où on crée des Kinder surprise spéciaux pour les filles (je vous jure) et des chaînes youtube pour les boys.
Mais merde.
Nos élèves passent plus de la moitié de leur période d’éveil au bahut. On ne cesse de nous expliquer à quel point cette période peut créer chez eux des traumatismes durables, du fait qu’ils sont dans une période particulièrement sensible de leur vie.
Et si on renversait tout ça ?
Si on acceptait une bonne fois pour toutes que oui, le collège est un lieu d’enjeux idéologiques forts, et qu’en tant qu’agents de l’État, nous avons la possibilité et le devoir de montrer aux chiards un modèle de société meilleur que l’actuel, modèle dont ils peuvent s’emparer pour le faire germer par la suite ?
J’enfonce probablement des portes ouvertes. Mais si elles l’étaient tant, je ne pense pas que Marie Camier-Théron aurait eu besoin d’écrire l’article que j’ai mis en lien au début de ce billet.
Toujours faire notre part. Avec humilité, certes, mais surtout avec rigueur.