
Soirée avec L. L. est passionnante, drôle et hyperactive. Et psy aussi. On se raconte nos histoires, elle des bribes de ses consultations – secret professionnel oblige – moi des heures entières de cours – secret professionnel n’oblige pas du tout.
En rentrant, je me dis que c’est aussi l’une des raisons pour lesquelles ce métier use, pour lesquelles je ne pense pas l’exercer toute ma vie : comme dans tous les métiers humains, être prof, c’est se brancher six heures par jour sur l’état émotionnel d’une centaine d’individus, et également d’un groupe. C’est tenter de comprendre dans leurs attitudes, leurs mouvements et leur langage, s’il pourront se prendre la découverte d’Anouilh dans la tronche ou s’il faudra plutôt opter pour l’approfondissement d’une notion. Tout en notant du coin de l’oeil le changement de comportement de M., qui est plus vive qu’à l’accoutumée ou le fait que D. semble ce matin dépourvu de colonne vertébrale, affalé qu’il est sur sa chaise. Être prof c’est être capable d’ubiquité pédagogique et émotionnel. Tout en restant serein. C’est se diviser l’air de rien.
C’est passionnant. Et éreintant. Parce que, pour moi, être prof est l’un des ces métiers dans lequel le recul est rarement possible. Tu donnes tout ou tu te plantes.