Mardi 10 mai

image

Journée à la con.

Je choppe les demoiselles de Rochefort à l’entrée d’un cours et leur demande quelques explications : nous allons en sortie scolaire à Verdun dans dix jours et elles ont opposé une fin de non-recevoir à leur prof d’Histoire-Géo. Elles n’iront pas. Face aux adultes, un mur, quand on leur demande leurs raisons. Raisons que m’a donné leur copine L. en rigolant : “Bah ça les saoule de partir à 6 heures du matin et de rater leurs émissions télé !”

Me voilà donc à tenter de leur vendre Verdun d’une façon telle que j’envisage de demander des royalties au syndicat d’initiative du bled en question. Visiblement, le patrimoine historique de la ville impressionne les gamines à peu près autant que m’ébaubissent les performances du PSG. Au moment où j’entame le couplet sur l’importance de sortir et de s’ouvrir au monde, je me demande depuis quand j’ai adopté les demoiselles. Parce que faut croire que la présence familiale, elles en manquent cruellement. Leur maman est la seule que je n’ai pas réussi à apercevoir de toute l’année, quand bien même elle en travaille pas le lundi et le jeudi.
Elle a expliqué à ses filles qu’elles allaient déménagé, puis non, puis oui, puis non en fait. Les documents ne sont pas signés, et elle a beaucoup à faire, rapport à son remariage. Du coup ses enfants dérivent. Se raccrochent à ce qu’elles peuvent, et leur scolarité n’en fait pas partie.

Leur refus de venir à la sortie n’a pas bougé d’un pouce. Avec la sensation de plonger dans une fosse à purin (ou un conseil des ministres dans lequel on envisage l’adoption d’un 49.3 *clin d’oeil clin d’oeil *), je dégaine l’un des jokers que je ne sors qu’une fois par an.

“S’il vous plaît, je vous le demande comme un service. Je serais extrêmement triste, si vous ne veniez pas.”

N. et N. fondent instantanément et envisagent de remplir la demande de sortie là, tout de suite, sous la pluie dans la cour. Je les raccompagne avec l’impression de n’avoir absolument rien réglé. Ce que je viens de faire n’est pas digne de l’image que je me fais d’un prof. Du coup je rédige fissa un mail à notre assistante sociale la plus merveilleuse de la galaxie pour leur parler des demoiselles, de leur maman pas là, de leur lente dérive.

L’heure suivante ne me rassure pas beaucoup plus. Alors que nous rédigeons une synthèse du travail que les 3èmes Tortignon ont réalisée sur Persépolis, j’emploie un mot un brin trop compliqué.

“Je vais vous donner la définition. Le but n’est pas que, le jour de l’épreuve d’Histoire des Arts, vous récitiez votre fiche sans rien comprendre.
– Bah monsieur, si on récite toute la fiche, même sans rien comprendre, je ne vois pas pourquoi on nous mettrait pas une bonne note.”

Je tourne le regard vers E. E. qui fait partie de la “jeunesse dorée” d’Y. : milieu relativement aisé, résultats scolaires très corrects et adepte du parkour, qui est l’équivalent de la pratique de l’escrime ou de l’équitation dans le bahut.

“E., si vous dites ça, ça veut dire qu’on n’a pas réussi à vous faire comprendre pourquoi vous venez au collège.”

E. me lance un regard indéchiffrable, que T. m’aide à interpréter un peu plus tard : E. n’est pas idiot, E en a tout simplement marre. Oui, un élève qui récite par cœur, même sans comprendre, pourra toujours s’en sortir. Oui, avoir de bonnes notes peut constituer l’alpha et l’omega des objectifs d’un élève au collège. E. nous montre les limites de ce système dans lequel nous avons trop souvent l’orgueil de croire que nous dévoilons aux mômes des espaces infinis.

Si je peux parler de tout ça avec T., c’est parce que, pour quatre salles informatique, six profs ont été inscrits sur l’heure de cours de 16h à 17h. Dans un de ces moments de surréalisme comme Ylisse en connaît tellement, nous nous trouvons à deux à faire cours dans la même salle. “C’est galère ici !” murmure un élève dont j’avais accepté, quelques jours plus tôt, qu’il soit collé pendant ledit cours.

Je sors et j’ai l’odeur de l’échec aux narines. Demain il fera sans doute beau, demain je rebondirai.
Ce soir non.

Laisser un commentaire