Mercredi 11 mai

Depuis quelques jours, impossible d’ouvrir mon casier sans être enseveli sous une pile de manuels scolaires. La réforme du collège approchant, les éditeurs s’en donnent à cœur joie et nous proposent tout un tas de supports pédagogiques sur papier glacé. Ce qui m’amène à quelques constats :

– Visiblement la réduction du poids des cartables n’est plus une priorité quand on voit les volumes format DICTIONNAIRE auxquels nous avons le droit cette année (c’est bien gentil de vouloir fondre la 5ème, la 4ème et la 3ème dans un seul cycle, mais pas très malin de vouloir créer un manuel de cycle complet.)

– Comme le fait fort justement remarquer Princesse Soso que j’aime d’amour (si tu ne connais pas son blog, tu as tellement de chance ! Tu vas pouvoir le découvrir !) il eut peut-être été judicieux de nous envoyer les versions numériques. Comme je le lui disais, au vu du nombre de spams que je reçois de la part des éditeurs, je PENSE qu’ils connaissent nos adresse professionnelles. C’est bien simple, je reçois plus de junk mail que dans ma boîte réservée au porno que j’avais créée quand j’avais 16 ans ET QUE JE N’AI PLUS JAMAIS REGARDÉE DEPUIS.

– Il faut vraiment que l’on trouve une solution rationnelle et cohérente pour se débarrasser des manuels devenus obsolètes autres que la broyeuse à papier (qui, en anglais, se dit Shredder, et là, tu ne verras plus jamais les Tortues Ninjas de la même façon.)

Certains lecteurs géniaux ont proposé d’en faire don à des maisons d’arrêt, à des élèves, à des écoles primaires pour des projets d’art plastique ou à des collectionneurs frappadingues. Si vous avez d’autres idées, faites tourner !)

– Et surtout : le passage au manuel numérique est encore loin d’être prêt.

Je m’explique : je suis à fond pour le manuel numérique. Moins d’encombrement, pour les mômes comme pour les profs, un support qui ne s’abime pas, disponible dans tout le collège sans avoir à supplier deux élèves d’aller chercher les manuels dans la salle 121 c’était pas la bonne clé monsieur / en fait c’était dans la salle 123 / ils ont déjà été empruntés.

Toutefois, nombre d’obstacles me défrisent : tout d’abord l’inégalité inhérente au numérique. NON tous les foyers ne sont pas encore équipés d’ordinateurs et d’une connection internet. NON tous les bahuts n’ont pas de vidéoprojecteurs dans chaque salle (ne parlons pas des TNI), non, le projet “tablette numérique pour tous” n’est pas encore d’actualité. À l’heure actuel, le format papier reste le plus démocratique à défaut d’être le plus pratique.

D’autre part, on nous explique que le manuel virtuel réduira à néant ou presque les besoins de photocopies. En tant que professeur de français, le fait de pouvoir patouiller avec les supports m’apparaît essentiel. Combien de fois ai-je vu des élèves ramer sur un texte et leur ai-je proposer de surligner en jaune pète-rétine le nom des personnages principaux, en rose les grandes étapes, en bleu les passages coquins (et là, la ligne du rectorat est prise d’assaut) ? La lecture et la compréhension ne sont pas l’apanage de l’oeil seul, en particulier lorsque l’on manque d’entraînement. Je vénère ma liseuse mais, toute honte bue, je pense que cela est avant tout dû à ma pratique permanente de la lecture. Un texte doit pouvoir être manipulé, sous peine de rester un bloc d’inconnu.

Enfin, nombres de manuels numériques nécessitent une connexion internet un minimum stable pour pouvoir afficher les supports multimédia qu’ils proposent. Outre le fait que “connexion stable” et “collège” vont aussi bien ensemble que “Loi Travail” et “Consensus”, j’ai peur que les cours soient émaillés de ces moments gênants qui font beaucoup rire les élèves du type “Vous allez voir, ça va être génial, cette vidéo ! … Euh… alors attendez je… ce doit être un problème d’enceinte… ou de pilote ?”

(s’ensuit généralement une scène de chaos primal à base de “Monsieeeeeur vous voulez qu’on vous aide ? Moi je sais comment faiiiiiire ! Monsieur, je vais chercher Mme E., elle sait comment faire, ELLE.”)

Pour finir, connexion internet rime dans mon esprit paranoïaque avec traçage. Qu’un éditeur puisse accéder en temps réel à l’utilisation qui est faite de ses manuels me semble un peu sujet à caution.

Mon fantasme ultime reste l’idée du manuel “bac à sable”. Un support numérique dans lequel on pourrait aisément intégrer des textes, images, vidéos ou autre de notre choix et que l’on pourrait convertir en version numérique interactive, pdf ou papier. Un peu comme ce qu’esquisse Le Livre Scolaire.

Il faudra également que les manuels fassent un jour leur révolution. Autre que marketing.

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