Samedi 28 mai

Je déteste L.

C’est un de ces plaisirs occultes et immoraux que je m’octroie, tout comme les trois jokers qui me permettent, quand j’en use, de ne pas aller bosser parce que, ce jour-là, je veux être autre chose que prof.

Et donc, en fin d’année, je me permets de déverrouiller ma haine. Pour un élève, (une, en l’occurrence), je déverrouille les vannes de mon affect obscur, cet affect que je m’astreins à maîtriser, tant par devoir moral que conscience professionnelle. Et je m’avoue qu’il y a, tous les ans au moins, un chiard qui me sort par les trous de nez en tant que personne.

L. est l’heureuse élue cette année. Parce qu’L. n’est pas satisfaite de sa vie mais méprise celle des autres. Parce qu’L. a des prétentions à une sorte d’aristocratie : les profs lui doivent certains égards, quand bien même elle ne nous a jamais fait comprendre pour quelle raison. L. n’a jamais donné la moindre chance à ce que je proposais à la 3ème Tortignon.
Et L. n’a même pas les épaules pour jouer les sales gosses. Son insolence est balourde et n’exprime aucune autre révolte que celle d’une môme qui ne veut pas faire ce qu’on lui dit.

Mon année avec L. est un échec, mais je n’en tire aucune mauvaise conscience, quand bien même mon blason pourrait aisément être un fouet en orties fraîches à s’auto-flageller. J’ai tout essayé avec elle, tout tenté, et j’ai parfois été brillant dans mes idées. C’est à elle en tant qu’individu que j’en veux. Parce qu’L. a l’intelligence pour réussir. Elle a juste décidé d’être une sale conne avec elle-même et de se flinguer toute chance de mieux saisir le système dans lequel elle va devoir, même partiellement, évoluer.

Sur une centaine d’élèves, j’ai besoin, quand je fais le bilan, de ne pas en aimer certains. Parce que mon antipathie et mon indignation me rappellent qu’être prof, c’est aussi être humain, et pas juste une machine à distribuer pédagogie et bienveillance tiédasses en faisant des sourires.

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