
T. est un ado rigolo, dont je suis le prof depuis mon arrivée à Ylisse, l’année dernière. Une sorte de grand zigue dégingandé, qui n’aime rien tant que rire aux – mauvaises – blagues des autres et se conduire en élève de 6ème.
Seulement, il y a un mois, T. a décidé que le brevet, c’était bientôt et qu’il voulait le réussir. Du coup il s’est mis à bosser. Beaucoup.
Et aujourd’hui, T. fait la gueule. Il fait la gueule parce qu’il vient de se taper une bâche à son dernier brevet blanc, que le vrai examen est dans moins d’un mois, et que c’est trop injuste d’abord. Du coup T. a passé toute la correction à dormir sur la table.
J’estime que toute personne prononçant la phrase “Je te l’avais dit.” mérite d’être traînée au septième cercle de l’Enfer par une armée de diablotins ayant tous le visage d’Emmanuel Macron mais putain…Ce n’est pas comme si je n’avais pas à peu près tout tenté dans la 4ème de T. pour les mettre au boulot.
Il y a quelque chose de presque schizophrénique à tenter d’inciter les mômes à bosser par eux-mêmes. Ils entendent cette chanson de la part de leur prof depuis la sixième au moins. Et à chaque couplet, elle perd un peu de sa force. Nous faisons tout ce qu’il faut pour les tirer vers le haut pour en révéler le meilleur. Et l’effet pervers de ce comportement est que beaucoup d’enseignants – au rang desquels je me place – ont tendance à trop porter les chiards, à amortir leurs chutes et les coups.
Et quand on arrive à des échéances importantes, fussent-elles aussi communes que le brevet, ils ne sont plus habitués à se vautrer, et, plus que cela, à en être les seuls responsables.
La première fois que j’ai lu Le Seigneur des Anneaux, il m’avait fallu un moment pour me remettre de l’injustice de la disparition de Gandalf, mon personnage favori. J’avais 8 ans et j’avais abandonné le volume six mois durant, de rage. En le reprenant, j’ai compris. Que s’il n’avait pas choisi de s’effacer, la Compagnie de l’Anneau n’aurait jamais gagné en force, force nécessaire pour affronter les dégueulasserie que Sauron leur balançait à la tronche.
Appliquer la “manoeuvre de Gandalf” à la pédagogie, et laisser les mômes gérer leurs déceptions, pendant qu’on prépare subtilement la suite… pas évident.
Mais essentiel, pour qu’ils puissent s’envoler.
Fly you fools.