Lundi 6 juin

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Amok.

Ce moment où quelque chose cède. Où un être s’abandonne à la folie meurtrière. T. m’en parle lors de l’une de nos premières conversations et me fait écouter un de ses morceaux, “Pandemonium”, un morceau qui pourrait être le thème musical de l’Amok. Je me demande ce qui peut provoquer l’embrasement d’une telle rage. La seule réponse qui me vient : se rendre compte de l’absurde. Que malgré tous ses efforts, toute tentative de donner du sens est vaine.

Mon esprit adore s’inventer des coïncidences. Alors je tressaille lorsque, en fin de journée, S. me dit, un voile gris et inhabituel sur sa voix de soleil : “C’est une année Amok.”

Elle parle d’elle et du reste du monde. Quand des êtres humains assassinent d’autres êtres humains et que, quelques semaines plus tard, nous marchons en bon petits soldats. Quand notre travail résonne à vide.

Où est le sens quand N., l’une des demoiselles de Rochefort, se met soudain à jouer à l’élève modèle parce que son orientation en seconde générale a été refusée ? “Je vais travailler comme ça jusqu’à la fin de l’année, monsieur, vous allez voir !” Soit jusqu’à vendredi prochain, pour elle. N. qui, comme une môme qui a fait une bêtise, fait de grands sourires comme si elle avait à se faire pardonner.

Où est le sens quand les mômes commencent à venir aux heures qui leur conviennent ? D’un cours à l’autre, impossible de maintenir un semblant de cohérence. Les chiards qui auraient le plus besoin de conseils forts tels que j’en prodigue sont là par intermittence. Ne restent que ceux qui ont pigé les codes, avec qui je passe un super moment, avec qui j’en viens à soupirer d’exaspération quand Y. me demande si l’infamie, c’est quand on n’a plus à manger.

Où est le sens quand la voix de Monsieur Vivi tremble en prononçant le nom d’une élève pour qui ça ne va pas bien du tout en ce moment ?

Où est le sens quand, en conseil de discipline, on décide de l’exclusion de ce môme pris avec un taser à la main, tandis que le collège – la rumeur – sait qu’il n’est pas le seul dans le coup, et que l’un des responsables joue avec nous depuis le début de l’année et sortira, brevet en poche et sourire aux lèvres ? Quand il s’agit d’un môme que j’adore ?

Dans ces moments là j’ai un mauvais sourire aux lèvres, un truc qui me hurle dans la poitrine

Je sors du collège et dans un coin de mon cerveau, mon imaginaire le plus gnan gnan, le plus tarte, le plus rose bonbon se réveille. Je suis au bord du quai, et même si le RER est en retard il y a un rayon de soleil, enfin. De petites peluches dansent dans les arbres et viennent nous danser autour, deux-trois se prennent dans les cheveux de Monsieur Vivi. Sur le chemin du retour on parlera de la musique, et que trouver un groupe c’est un peu comme une histoire d’amour.

Je me souviendrai du silence très beau et très pur pendant que Paul, le héros de À l’ouest rien de nouveau découvre que le soldat ennemi qu’il vient de tuer est un être humain, devant les troisième.

Je me souviendrai d’I. qui me parle de son envie de retravailler avec nous l’année prochaine, notre équipe de profs principaux de troisième brinquebalante.

Je me souviendrai de T., qui continue à se battre contre son immaturité constante et dont je vois l’intelligence qui, tout doucement, se structure, à tel point qu’il se retourne pour lancer à L. “Chuuuhut, j’essaye de comprendre !” et rougit en espérant que ce ne se soit pas trop vu (ça c’est vu).

Je me souviendrai que se battre contre l’Amok, dans ce boulot comme ailleurs, c’est choisir de construire du sens, même lorsque ce n’est pas évident, même lorsqu’on ne le saisit pas d’emblée. Et que cette ligne éternellement maintenue entre l’ordre et le chaos est celle qui dessine nos contours.

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