
Alors que je suis en train de prendre un verre en excellente compagnie dans un bar parisien dont le nom est un participe passé substantivé (et là, je gagne encore trois point en bobo-itude), mon téléphone m’avertit de l’arrivée d’un mail du bahut, sobrement intitulé “Votre emploi du temps”.
Je m’étrangle copieusement avec mon Spritz – que je n’ai commandé que pour pouvoir prononcer “Spritz”- et après avoir tenté de ramasser les morceaux de ma dignité, j’ouvre la pièce jointe d’un pouce tremblant.
Pour les épargnés de l’Éducation Nationale, il faut comprendre que l’emploi du temps d’un enseignant est plus qu’un simple document de travail. C’est une bannière et un boulet, une marque au fer rouge qui va conditionner toute l’année scolaire. Pourrais-je lambiner sous ma couette le lundi matin (cuvant par là-même les excès de la veille), ou me sauver à toutes jambes le jeudi après-midi en lançant un jovial “ciao les nazes !” à la salle des profs, car oui, solidarité et bienveillance n’ont plus cours lorsque l’on n’a pas cours l’après-midi.
Bon, dans les faits, il faut relativiser : l’emploi du temps sert surtout à savoir à quel moment on préparera les cours / corrigera les copies / effectuera des sacrifices humains pour apaiser la 5ème C et quand on enseignera. C’est à la fois l’avantage principale et la croix d’un prof :
– avantage car on est, pour partie, maître de son temps. Les plages durant lesquelles on n’enseigne pas peuvent être organisées à loisir et l’on peut repousser la correction de cette affreux paquet de copies au vendredi soir (mauvaise idée) et consacrer son lundi matin à préparer un cours qui déchire tout sur la piraterie, avec jeu de rôle littéraire en option.
– croix car cette organisation “flottante” du travail est le terrain d’attaque privilégié des zozos qui persistent à traiter la profession d’enseignant du secondaire d’aimable passe-temps surpayé auquel s’adonnent des adolescents attardés. Après neuf années passer dans le métier, je ne parviens toujours pas à faire comprendre que NON, les grandes plages blanches dans notre emploi du temps ne signifient pas “moments où vous pouvez aller vous mettre minable dans un bar cubain qui sert des plats mal décongelés qui vous fileront une gastro, bande de sales pécheurs.”
Me concernant, j’ai le droit cette année à ce que j’appelle la version “compacte”. Mes cours sont ramassés sur des demi-journées, ce qui est plutôt très pratique, mais principalement les après-midi, qui sont loin d’être les moments les plus propices à la concentration. Palme au cours de sixième de 17h à 18h. Comme je l’ai déjà écrit, je n’ai pas enseigné à des sixièmes depuis fort longtemps, mais il me semble que faire terminer de p’tits mômes à une heure à laquelle même des élèves de seconde grognent, c’est très limite.
Pour le reste… Eh bien la réforme du collège m’octroie le privilège, une heure par semaine, d’enseigner à une classe de cinquième que je ne connais pas, sur un projet dans lequel je ne suis pas particulièrement investi (les mômes ayant déjà un prof de français). Joie, bonheur et coloscopie.
Mais tout ça ne reste que du papier. Demain, retour à Ylisse, retrouvailles, découvertes des collègues. Demain l’humain.
Demain, on verra bien.