Mercredi 31 août

C’est reparti. 

Et c’est officiel. Une journée de réunions que si vous lisez inopinément hiubugyu sur le clavier, c’est que je me serais bêtement endormi dessus. (j’ai VRAIMENT donné un coup de front sur mon clavier pour écrire hiubugyu. Je souffre. On ne pourra pas dire que je ne donne pas de ma personne sur ce blog).

Mais reprenons au commencement, à 6h10 donc où la sonnerie sirupeuse de mon réveil me tire de songes inavouables ayant pour cadre les forêts bavaroises. Ma jambe droite semblant être la seule à avoir conscience que, hey, ça y est, le boulot reprend, je gagne donc la cuisine avec une démarche qui n’est pas sans rappeler un alien hémiplégique. 

Après un petit déjeuner composé de toutes les substances excitantes légalement disponibles, je quitte mon humble demeure pour retrouver les ors chatoyants du RER D. Dire que ça m’avait manqué me placerait, au niveau de la malhonnêteté, devant la quasi-totalité de la classe politique française. 
Je fais la connaissance de B., que j’avais eu au téléphone quelques jours plus tôt, et fait le trajet avec lui en le rassurant quant à la journée, et à plus forte raison à l’année qui s’annonce. 

Ylisse n’a pas changé, et je me faufile dans ses rues jusqu’au Collège. Un immense sourire fend le gris béton des murs : R. nous accueille, toujours hilare, toujours belle, toujours douce. Tant que R. tiendra la loge, Ylisse ne sera jamais totalement perdue. 

La salle polyvalente embaume le café. Tout en saluant les collègues qui portent en couleurs et coups de soleil le deuil de leurs vacances, je m’enfile trois tasses  d’espresso, parce qu’il faudra bien ça pour survivre à la réunion plénière de de début d’année. 
La réunion plénière est un charmant exercice imposé auquel se livre la direction de l’ensemble des établissements scolaires et qui dure environ deux heures. Les ¾ des informations énoncées sont importantes, mais le cerveau encore embrumé par les excès des présents en retient en général 10%. Je tente malgré tout de me concentrer, chose rendue peu aisée par mon envie d’envoyer des textos débile à L., à quelques mètres de moi, ou de dire à V. qu’il m’a grave manqué et que j’ai trop envie de lui parler des musiques que j’ai écoutées cet été. 
J’abandonne assez vite mon projet lorsque je me rends compte que je me trouve assis à moins de deux mètres de Mme H., inspectrice venue faire un tour au bahut pour la rentrée, et qui m’a servi d’inspiration principale pour Daphné, la méchante d’Ezia Polaris. Je tente donc de me concentrer et, pour lutter contre le sommeil, étudie mon emploi du temps que, jusque là, je n’avais que vaguement parcouru. Grave erreur. Je sens mes prunelles s’arrondir style cartoon et une intéressante écume verte me couler le long des lèvres. J’avais moultes réserves quant à la réforme du collège de 2016. Maintenant que nous y sommes, les réserves se convertissent en une rage de bon aloi. Et ce pour deux raisons.

La première, ce sont les EPI : les fameux projets interdisciplinaires  que nous sommes censés mettre en place entre différentes matières durant nos cours. Eh bien je m’aperçois que je vais devoir, deux heures par semaines travailler en EPI… avec des classes que je n’ai pas. Bah oui. Deux heures par semaine, je me retrouverai devant des classes à qui je n’enseigne pas, pour bosser sur un projet dont je n’ai pas la moindre idée… tout en faisant avancer le programme de français. 

Mais attends, ne part pas, il y a encore mieux. Je me rends également compte que l’EPI LCA (langue et culture de l’antiquité, en vrai ça veut dire latin ou grec) a disparu. Et comme il n’y a plus cours de latin, mais seulement EPI, ça veut dire que je ne peux plus enseigner le latin. 

Et là je commence à en avoir ras-le-flonflon. Je rappelle à l’aimable assistance que je ne suis pas prof de latin à la base, que j’ai passé plusieurs mois à me former en autodidacte parce que je pense que les mômes méritent l’Antiquité, et voilà qu’on me met des poutres dans les roues.

Je me précipite donc sur Mme RO² tel Eric Zemmour sur une polémique foireuse et lui explique mon problème qu’elle n’avait visiblement pas vu venir. Ce dont je ne lui tiens pas rigueur : les emplois du temps version 2016 sont un casse-tête d’une complexité qui rend la physique quantique du niveau d’un Sudoku Force 1. En transpirant quelque peu, elle me conduit dans une pièce où siège Daphné et me laisse seul avec elle, après lui avoir exposé la situation.

Donc : la seule personne pouvant me venir en aide est l’alter ego de la vilaine que j’ai créée cet été. Joli retour karmique. Pendant près de trois quarts d’heures, nous retournons le problème dans tous les sens, pour en arriver à la seule solution possible : je dois réussir à trouver des collègues acceptant de bosser avec moi sur un projet latin + leur matière… et changer à chaque vacances scolaires, parce que je dois proposer ledit projet à TOUTES LES CINQUIÈMES. Si tu n’as rien compris, bravo, tu es normal. Donc le coup du latin sortant renforcé de cette réforme des enfers, on me le resservira…

L’après-midi, réunion entre profs de français. Au fur et à mesure des discussions et des explications, je vois les nouveau collègues se décomposer. La surcharge d’information se fait par trop sentir. Et je me dis que demain, je devrai me livrer au même genre d’exercice avec des 6èmes à peine collégiens, qui ne connaissent même pas le bâtiment dans lequel ils vont passer les quatre prochaines années de leur vie. Leur parler d’emplois du temps, de manuels, d’accompagnement personnalisé, de copies doubles, de contrôles… 

Nous finissons la journée en découvrant la liste de nos élèves. Et je découvre avec la même horreur que celle de Dracula devant un boudin végétarien que la 3ème dont j’aurai la charge comporte quelques-uns des plus beaux spécimens de l’ex 5ème C. La 5ème C est l’une de ces classes mythiques qui, il y a deux ans, a failli faire de mon rêve de me convertir en graveur sur nouilles une réalité. Un chaos improbable de mômes perdus, bruyants et contestataires au plus haut point. Je croise B. qui était leur prof d’Histoire-Géo à l’époque. Elle a le regard un peu affolé. Alors je hoche la tête. “On a grandi.” L’heure de la revanche a sonné. Cette classe sera top. Ou au moins, ne nous fera pas risquer une rupture d’anévrisme. 

Retour chez moi. Je ferme les yeux. Je laisse ma respiration dériver. Et une phrase résonne doucement, comme des remous dans l’eau. “Un pas à la fois.”

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