Vendredi 9 septembre

B. et moi nous lançons le regard des premiers chrétiens livrés aux lions en cette première heures de cours : la dernière fois que nous nous sommes retrouvés dans une salle de cours en commun, c’était lorsqu’elle était venue m’observer avec les 5èmes Pampa. Les mômes m’avaient littéralement roulé dessus. Deux ans plus tard, une bonne partie d’entre eux se trouve dans la classe dans laquelle nous nous apprêtons à enseigner.

Et là. Silence royal.

On pourrait entendre la digestion laborieuse d’une mouche. Les mômes suivent la leçon, répondent aux questions, et poussent la provocation jusqu’à lever la main. Plusieurs fois pendant la séance, je me retourne brutalement, m’attendant à voir l’un des 3èmes Dalek un cocktail molotov à la main, ou en train de danser à poil sur sa table.

Que dalle. Ou les miracles existent, ou ils ont décidé de se lancer dans une guerre psychologique particulièrement vicelarde. 

Dégringolade des âges, je fais cours aux 6èmes Glee, qui sont en train de se dévoiler dans toute leur splendeur. Pendant que je tente laborieusement de leur distribuer le dossier de demande de bourse (dont il faut DONNER la double feuille aux parents, COLLER la feuille simple dans le carnet SAUF la partie en pointillés à faire remplir), les “maîtres”, “papa”, et “Monsieur Vivi” et les “je dois faire pipi maintenaaaaant”, pleuvent, tandis que les petiots hyperventilent. 

Je parviens toutefois à m’acquitter de ma tâche, au prix de tout le potentiel sérénité que j’avais accumulé tout au long des vacances. Travail sur une nouvelle de Le Clezio. C. lève la main.

“M’sieur, c’est quoi les consonnes ?
– Les lettres dont vous pouvez chanter les sons.”

Dont acte. Le cours se transforme un instant en une série d’unissons hasardeux. “On pourra chanter au contrôle, si on ne se souvient plus ?”

En salle des profs, l’ambiance a insensiblement changé. Il n’y a pas à s’y tromper, beaucoup de classes sont passées à la phase du test. Les mômes tentent de prendre le pouvoir dans la classe, en se lançant dans des confrontations débiles, en multipliant les retards et en bravant des consignes de simple bon sens. Il existe peu de façons simples et propres de faire face à ce moment quasi-inévitable. 
C’est un moment infiniment compliqué, un moment où il faut être infiniment tourné vers les autres et vers soi-même.

Vers les autres : comprendre les subtiles lignes de force qui composent une classe (les familles de Game of Thrones, à côté, c’est de la petite bière) pour pouvoir adapter sa réponse, n’en faire ni trop ni trop peu. Ramener les mômes les plus virulents dans les apprentissages, demander conseil aux collègues.

Vers soi-même : aucune méthode ne fonctionnera si elle ne résonne pas profondément en nous-même. Ne pas plaisanter si on ne se sent pas de le faire. Ne pas se lancer dans une série de mesures rigoureuses si ça nous gonfle. Réussir, si tôt dans l’année, à comprendre quel prof on est. 

Pas facile.

Mais c’est ce qu’a compris T, au cours de qui je viens assister. On lui a confié une classe de Troisième apocalyptique (à laquelle, joie, j’enseigne de temps à autres aussi). L’hétérogénéité est telle qu’elle n’a ici plus aucun sens. Des gamins aux troubles lourds – et variés – de l’apprentissage sans auxiliaires côtoient des mômes prêts à passer en seconde, en passant par des élèves en décrochage et d’autres mangés par une timidité maladive.
Et pendant 55 minutes, à l’orée du week-end, T. reste cohérent. Beaucoup dans la classe ne comprennent pas, pas encore, le sens de ses enseignement et des activités. Nombreux sont ceux qui s’en carrent. Mais tous voient un adulte qui a mis ses doutes à distances. Qui sait pour quoi il est là et qui ne se laisse pas démonter. Et la grande poudrière se calme. Presque un soupir de soulagement, pour une fois, de ne pas se déplacer dans des sables mouvants. Les règles sont connues, ne varient pas. Parfois, il n’y a pas besoin de plus.

Bien sûr, cela ne suffit pas. Mais on n’enseigne pas dans un marais. C’est l’une des phrases que, en élève consciencieux, j’ai noté en cette heure de fin de semaine, à l’arrière de la classe.

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