Lundi 12 septembre

Ils ont retiré l’enseigne du supermarché, celui dont je traverse le parking tous les matins en sortant de la gare de RER, pour me rendre au bahut. Le magasin a fermé, m’apprend A. Trop de vols apparemment. Du coup, plus de grand magasin à Ylisse. Les gens ne le mériteraient pas, quoi. 

Ne restent que quelques boutiques dans la galerie marchande et les mecs qui zonent autour du bâtiment, en installant des chaises en toile et en vidant des packs de 1664. “Faudrait faire la réunion parents profs ici, on aurait du monde !” dit monsieur Vivi, les jours où il a envie d’avoir le ras-le-vol marrant. J’ai un peu la rage. J’ai l’impression de me trouver dans un docu merdouilleux type Enquête Exclusive alors qu’Ylisse a tellement plus que ça à offrir.

Mais c’est ça qu’il y a de chouette avec ce boulot : pas de temps pour le lyrisme. Il y a des mômes qui nous attendent. Sous une chaleur atroce. Le collège Ylisse est muni d’immenses baies vitrées dans de nombreuses salles, ce qui lui confère un chic fou et un climat de type tropical dès que la chaleur monte au-dessus de 25 degrés. Du coup, j’ai appris à m’adapter et m’habille en noir dès que le soleil pointe son nez. Ce qui me vaut une remarque ébahie d’un môme quant à mon absence de transpiration pendant le cours. C’est très mignon et alarmant qu’ils se préoccupent encore de ça en troisième. 

Cela dit, les 3èmes Daleks sont plutôt chouettes aujourd’hui. On bosse sur Perec, “Je me souviens”. Les chiards haussent les sourcils devant la simplicité brutale de ces phrases et, très vite, commencent à tisser des liens “trouver l’implicite, monsieur ! Vous avez dit que c’était important non !”
Et bien entendu, les voilà rapidement à rédiger leurs propres “Je me souviens”. Exercice périlleux. Dans certaines classes, ça donne du grand n’importe quoi. Là, il y a de tout : du très simple (”Je me souviens des mots sur le sable qui disparaissent”.), de l’intime, du drôle… 

C’est d’autant plus surprenant qu’à l’heure précédente, dans la classe de T., ça n’a pas du tout pris. Depuis le début de l’année, suivre une progression commune avec un collègue qui partage la même vision de la pédagogie s’est révélé plus formateur que tout ce que j’ai pu acquérir dans feu les IUFM, les stages et les colloques. Nous tentons, expérimentons. Nous rendons compte qu’un cours dépend d’infiniment plus de facteurs que le soin qu’on a pu apporter à sa conception. D’une classe à l’autre, d’un élève à l’autre, d’une heure à l’autre… Trouver des collègues à qui ouvrir son travail, la porte de sa classe… Ça reste, encore et toujours, l’une des rares solutions qui fonctionnent pour tout le monde. La vision que nous avons de notre propre pratique est nécessairement distordue de par notre positionnement d’enseignant. Avoir quelqu’un capable de poser un regard extérieur sur ce qu’il se passe pendant 55 minutes est un atout éminemment précieux. Ouvrez, ouvrez, ouvrez les portes de vos classes, ceux qui se lancent dans l’enseignement, il n’y a rien de mieux.

Les latinistes se penchent avec de gros yeux sur le “religiosissimi” qui caractérisait les croyances romaines.
“Monsieur, c’est dingue, dans ce mot, il y a de l’italien, du français, du musical…
– Du musical ?
– Ben oui, c’est comme “fortissimo” ou “pianissimo”… en fait, le latin ça sert à rien, mais on tire des traits entre tout ce qu’on connaît, c’est bizarre. Ça fait beaucoup de bien !”

Retour de boulot avec B., le collègue de techno aux allures de métalleux qui se serait rangé pour fonder une famille. On repasse par le parking du supermarché abandonné.

“Ça me déprime, cet endroit-là, B.
– Oh déconne pas. C’est pas ça l’important, on va pas perdre du temps à se lamenter non ? T’as vu la petite C. ? Elle a fait du chemin, depuis l’année dernière, non ?”

Ouais. C’est vrai.

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