Jeudi 15 septembre

La matinée commence par une matinée destinée à essayer de donner à l’EPI “Conte des 1001 nuits” une gueule à peu près présentable. Autant dire que ça n’est pas gagné. Le nombre de soucis pédagogiques et logistiques soulevés par ces bidules augmente de semaine en semaine. Mais comme d’habitude, la géniale équipe de mes collègues réussit à régler les problèmes les uns après les autres. Si l’on peut trouver un mérite à cette réforme, c’est de réussir, par ses dogmes incongrus, à révéler le potentiel de chacun d’entre nous.

Direction la salle de musique de Monsieur Vivi. Aujourd’hui, nous recevons A., J. et S., les trois élèves de la classe à option musique qui dysfonctionnent. En effet, cette filière est dotée d’une particularité : chaque trimestre, le conseil de classe peut décider d’une réorientation de ses élèves, lorsque l’équipe enseignante considère que les mômes ne parviennent pas à s’intégrer au groupe ou à faire face au surcroît de travail provoqué par la classe. 
Et c’est ce que l’on explique aux mômes, qui nous regardent en se tortillant sur leurs chaises. Sans prendre de gants, on n’a pas le temps. Et eux non plus. Pas le temps de jouer, même pour un an, même pour un mois, au petit kéké de collège. On veut des mômes en place. Prêts à s’investir autant dans la musique que dans leur scolarité. Ce qu’on leur reproche ? Ne pas être eux, dans leurs forces et leurs faiblesses. Revêtir des archétypes : celui-ci joue le faux naïf, l’autre le caïd. Pas moyen. La 6ème Glee ne supportera pas les masques. Il faut être super adulte pour comprendre ça. Pour tout le reste, ils sont des mômes, qu’on protège, surprotège. Mais pas pour ça. 

Les 6èmes Glee que je retrouve pour leur première dictée. L’exercice me donne un aperçu de la tâche qui m’attend. Ils ne sont ni meilleurs ni pires que beaucoup de 6èmes, apparemment. Ils sont juste MÉGA LENTS.

ETUDE DE CAS : M.

MOI : “Les oiseaux s’étaient lancés dans une partie de belote endiablée quand…”

M. : Monsieeeeeeeur ?

MOI : Oui, M. ?

M. : Je troooooouve paaaas ma rèèèèègle.

MOI : Vous vous rappelez la dernière fois que vous l’avez utilisée ?

M. : Ouiiiii. C’éééétait daaaaans… daaaaans…

MOI : (*ne finis pas sa phrase, ne finis pas sa phrase*) Dans le cours d’arts plastiques ? D’anglais ?

M. : Daaaaans le couuuuurs de maaaaaths. Je peeeeux alleeeeer la chercheeeeer ?

MOI : Écoutez poulpinette, on va finir cette dictée qui a avancé de deux lignes en trente minutes, et à la sonnerie, et à la sonnerie vous irez la récupérer. Je reprends. “… quand le Joker débarqua avec…”

M. : Mooonsieeeeur ?

MOI : *gngngngngn* Ouiiiiiiii ?

M. : En faaaait je l’ai trouvéééée ma rèèègle elle était dans mon cartaaaaable.

MOI : Joie. Bonheur. Tension artérielle à 24. Je peux continuer ?

M. : Ben noooon. J’ai perdu ma gooooomme.

*explosion nucléaire.*

Après avoir récupéré quelques lambeaux de ma santé mentale, je parviens à me traîner jusqu’au cours de la 3ème A(pocalypse) que, part une énième turpitude de la réforme du collège, je rencontre en co-enseignement une fois tous les quinze jours. J’ai eu l’occasion de voir cette classe lors d’un cours de T. Et autant j’ai le sentiment que les 3èmes Dalek ont le potentiel de me mettre la misère cette année, autant je remercie chaque jour le grand Cthulhu de ne pas m’avoir attribué ladite 3ème A(pocalypse). La raison en est simple : la classe en est si hétérogène que c’en est absolument grotesque. Un échantillon d’absolument tout ce que des élèves peuvent être : des mômes “classiques”, des dyslexiques, des dyspraxique, une élève ne maîtrisant pas la lecture, une paire de chiards brillants. 

En renfort pour le cours, j’observe, les yeux écarquillés, ce groupe qui me fait l’impression du cliché de la classe de banlieue telle que s’en régale une certaine presse. Ça se marre, s’interpelle, se lève. Les mômes ne sont pas méchants, ils acceptent de se mettre au boulot, toujours en bavassant, quand on vient les trouver. Mais je n’ai pas le sentiment d’être face à des élèves.

Et c’est là que je fais une découverte mathématique. 

La classe est une délicate équation prenant en compte les élèves, leurs humeurs et leurs dispositions, le prof et l’énergie qu’il est prêt à investir, ainsi que sa personnalité. Ce dernier élément est ce qui stabilise le tout. Ici, nous n’existons pas. Les chiards sont tellement submergés par leurs problèmes d’apprentissages, tous différents, tous extrêmes, que la figure de prof n’a plus de place pour s’exprimer. Nous sommes quatre adultes (deux enseignants et deux auxiliaires de vie scolaire) qui tentons désespérément d’apporter un semblant d’unité à tout cela.

Groggy, j’enquille sur deux heures de latin. J. me saute dessus.

“Monsieur c’est vrai que cette année, y a que les bons élèves qui feront du latin ?
– Qui vous a dit ça, J. ?
– La télé. Moi je veux pas hein ! Je veux rester, même si je suis mauvaise et que je parle trop et que je fais des fautes ! Ici on peut genre travailler au calme et compliqué. Enfin. Vous voyez ce que je veux dire.”

Je souris. Et pour mettre un peu d’ordre dans les mots de J., on parle de rhétorique. On est tous épuisé. Mais la beauté de l’agencement des mots nous apaise.

Laisser un commentaire