Mercredi 14 septembre

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Une fois n’est pas coutume, je vais m’adresser ici à un lecteur en particulier. Les autres, vous pouvez bien entendu rester, mais sachez que ces mots-là ne sont pas pour vous.

J’aimerais en effet te parler à toi, qui me suis, attentif et silencieux, depuis, je le devine, un certain temps. Toi qui lis mes coups de coeurs, mes coups de gueule, toi aux yeux de qui, j’ose le croire, j’ai fini par revêtir une certaine importance.

Sinon, en effet, pourquoi aurais-tu, sans m’en aviser, posté l’une de mes photos sur une page facebook que je ne nommerai pas, afin d’éviter à quelques autres de mes lecteurs de perdre foi en l’humanité.

Si ta mémoire s’est embrumée, laisse-moi te rappeler les événements. Il y a quelques jours, mes 6èmes me rendent leurs premières évaluations. Je commence à corriger l’une d’elles et, au fur et à mesure, me rend compte de l’énormité de ce qui a été écrit. Je prends donc une photo que je poste – en prenant bien entendu soin de l’anonymer. Parce que ces quelques lignes résument parfaitement un aspect de mon boulot, et de l’endroit où je l’exerce. Des mômes qui, parfois en toute innocence, trouvent normal d’expliquer que de charmants bambins vont piquer une caisse afin de l’offrir au vieux luthier qui leur a fabriqué un violon. Un truc absolument délirant. 

Et quelle n’est pas ma surprise lorsqu’un autre lecteur, que je remercie, me signale que cette photo a donc été récupérée et publiée ailleurs. Poussé par une curiosité coupable et bête, je m’en vais visiter l’endroit sur lequel mon cliché a atterri. Et je tiens environ quarante-trois secondes devant la teneur des commentaires qui fleurissent en ces lieux. Des remontrances à l’égard de l’Éducation Nationale, de la Ministre, de ces enfoirés d’enfeignants, des sauvageons des cités et de leurs parents démissionnaire. La rédaction que je t’ai fournie, ô lecteur, en est la preuve. Et d’ailleurs, pourquoi devrais-je être choqué ? N’est-ce pas pour la même raison que j’ai moi-même offert cette rédaction aux regards ? Pour provoquer le rire ?

Je dois t’avouer que tu m’as fait réfléchir, lecteur. Sous mes dehors bien-pensants, est-ce que je ne me livre pas aux mêmes occupations que celles qui explosent à longueur de lignes là où tu m’as amené ?

Eh bien, dussé-je être taxé d’hypocrisie, je dois t’avouer que je me sens, présentement, plutôt bien dans mes baskets (ou pour être précis, mes sublimes petits mocassins). Car je vais me permettre une petite remarque, lecteur. J’ai l’impression que tu as oublié, sans doute par inadvertance, quelque chose qui s’appelle le contexte.
Si tu me lis depuis longtemps, il ne t’aura pas échappé que je suis très – sans doute trop – actif quant aux comptes-rendus que je fais de mon métier. Tweets, billets de blog, journal quotidien, et donc, photo. Ce n’est pas une manie. 

C’est une éthique.

Je m’en suis rendu compte il y a quelques mois à peine. Le boulot auquel nous sommes des dizaines de milliers à nous adonner, l’environnement dans lequel j’ai choisi de demeurer est d’une effroyable complexité. Et pour le donner à voir, il est nécessaire, vital, de multiplier les points de vue. Et refuser la facilité. Celle qui me ferait présenter les mômes comme des anges ou des démons, des génies mal-aimés ou des médiocres en puissance. Des forçats des cité ou des albatros. 

Ils sont tout cela.

Et toi, lecteur, tu es allé arraché un petit fragment de cette fresque que je constitue patiemment, jour après jour. Parce qu’il servait ta petite pensée étriquée, celle du site dans lequel tu te reconnais. Tu as forcé cet éclat hors de son contexte pour en servir ton idéologie à la con. 

Tu vas ricaner, ceux qui commentent dans ton monde ricanent beaucoup, mais il y a un sens à l’occupation que j’effectue en ces lignes. Que tu aies choisi d’amputer quelques fils de mon récits de sa complexité montre au mieux ta naïveté, au pire une malhonnêteté crasse. 

Alors comme cette photo piquée a déjà été utilisée, qu’il ne sert à rien d’essayer d’aller débattre là-bas, dans la boue où tu l’as jetée, je me permets de t’offrir ce texte. Gratuitement. Tu n’as pas à me citer ou à témoigner d’un quelconque signe de reconnaissance à mon égard. Voilà. 

Rien qu’à toi, j’offre le reflet de ta peur, de ta médiocrité, de ta vision rassurante d’étroitesse et d’amertume. Profite bien. 

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