
Savoir lâcher.
Deux heures de cours avec les 3èmes Dalek. Je respire à fond et les accueille à la porte. Ça glousse, ça se bouscule, et ça ressemble plus à un troupeau, à l’entrée de la salle, qu’à un groupe d’élèves venu apprendre poussé par la soif de connaissance et l’envie de se lancer de subtils défis intellectuels. R. se dépêche de gagner sa place, afin d’échapper à A., en 3ème A(pocalypse) qui veut lui casser la figure, suite à une sombre histoire de stylos empruntés. (l’emprunt à Ylisse ayant la particularité rigolote de ne pas nécessiter l’assentiment du possesseur des objets). S.est la seule à entrer avec prudence afin de ne pas déranger sa coiffure impeccable, tandis que S. passe la porte en poussant un bramement à mi-chemin entre le yak qui agonise et moi quand je découvre que les impôts ont encore augmenté.
J’ai prévu une activité simple, essentielle. Dénotation, connotation. Les 3èmes Daleks doivent être guidés, je balance les consignes. Terminer le bilan de la dernière leçon, coller la fiche d’exos. On lit la leçon, on applique les règles.
Ça ne prend pas.
Après neuf années à enseigner, j’ai appris à reconnaître les signes, dès le début. Ça commence par ma voix. Qui monte, trop aiguë. Les mots que je répète et qui se mêlent en consignes de moins en moins claires. Et le regard des mômes qui se perd. Leurs bavardages ne viennent qu’après, quand c’est déjà trop tard. Je sais que l’heure sera difficile à rattraper. Ce que j’ai préparé est encore rattrapable, il faudrait que je m’arrête avec eux, que j’explique pourquoi on fait ça. Pourquoi connotation et dénotation c’est essentiel. Qu’enfin il vont piger cette frustration : celle de ne pas comprendre ces mots, pourtant familiers, qui ne nécessitent pas l’emploi du dictionnaire mais qui, mis bout à bout, n’ont plus de sens. Leur montrer que le subtil agencement des noms et des compléments, le saupoudrage d’adjectifs peut tout changer.
Au lieu de ça, je m’épuise à essayer de “faire les exercices avec eux”. Ça ne sert à rien, je le sais, eux aussi. Ils griffonnent des réponses que je connais déjà et qu’ils ne reliront pas. La sonnerie retentit, je suis défait.
T. me demande si ça va, à la récréation. Non, ça ne va pas, je lui dis. Une heure de cours de perdue. Pas du fait des mômes, juste du mien. Je n’ai pas pris le temps de me mettre au diapason de la classe. Trop occupé à montrer, qu’au fond, je ne suis plus le prof d’il y a deux ans, qui s’était fait rouler dessus par les cinquièmes dont la moitié d’entre eux est désormais en troisième. Oublié d’être un prof, monsieur Samovar.
Retour en classe, je leur explique. Que je suis allé trop vite, pourquoi ce cours était important. Et je l’abandonne. Pour le moment, ça ne sert plus à rien d’essayer de faire du bouche-à-bouche à un cours qui ne fonctionne pas. J’embraye. Stendhal, Vie d’Henri Brulard. Le texte est cours, mais pas évident. Cette fois-ci je prends le temps. De le leur faire lire, de le relire, d’habiter les mots. Je présente mes exigences aux mômes en bonne et due forme.
Et cette fois-ci ça marche. Amidala écrit ses réponses en grosses lettres rondes, la tête penchée pour s’appliquer, E., après avoir boudé suite au savon que je lui ai passé (”qui c’est qui viendra en retenue parce qu’il s’amuse à rentrer dans les cours des autres le petit canaillou ?”) se lance dans le boulot. Et même C., qui me déteste et n’entrave que dalle, fait de son mieux.
“C’est mieux d’essayer de comprendre les auteurs en fait. Ça parle plus de trucs intéressants, même si c’est vieux. On y croit plus.”
Exactement.