Jeudi 22 septembre

Jeudi euphorie.

Monsieur Vivi m’a proposé de passer dans la salle polyvalente, avec les 6èmes Glee (ceux qui font option musique, donc). Parce que, justement, il travaille avec les 5ème Glee et que ce serait chouette que la nouvelle génération voie les “anciens” travailler.

Je l’annonce avec mon sourire débile aux mômes. “Aujourd’hui, j’ai une surprise.”

On entre tout doucement dans la grande pièce, plongée dans la pénombre. Les 5ème sont là, déjà déchaussés, en plein boulot. Il font plutôt bien semblant de ne pas aviser l’invasion de bébés musiciens, qui retient des gloussements un peu inquiets. Il y a un peu de mystère dans les yeux de ces grands, qui croisent rythmes et vocalises alors qu’eux trébuchent encore sur les notes.

Monsieur Vivi se tourne vers moi. 

“Dis-leur de se déchausser. Et de se mettre en cercle autour des 5èmes.”

Les poussins de 6èmes me lancent un regard effaré, auquel je réponds par un simple hochement de tête. Alors ils ravalent leurs protestations “Mais c’était pas prévu.” “Mais monsieur mes chaussettes elles sont pas belles.” “Mais je dois aller faire pipi.”

Sur un signe de Monsieur Vivi, petits et moins petits se mettent à marcher tout doucement. En chuchotant les premiers vers.

“J’ai un bien étrange pouvoir mais n’est-ce pas une malédiction,
Cela a commencé un soir j’avais à peine l’âge de raison.
J’ai un bien étrange pouvoir mais n’est-ce pas une malédiction,
Cela a commencé un soir j’avais à peine l’âge de raison.”

Il y a un moment de flottement dans ma tête. Et puis je me retrouve à naviguer auprès d’eux. Je chuchote à M. ce que c’est, l’âge de raison. Je montre les rythmes du doigts à I. Je leur propose de mettre une intention dans leurs voix. Monsieur Vivi accélère et ralentit le rythme, les corps s’alignent, se baissent et se déploient.

Pendant une heure entière.

Ils ont fait cours l’un à côté de l’autre. La 5ème un peu trop à l’aise, et la 6ème déjà pleine de problèmes. Les petits ne se sont jamais autant donnés – “je transpire, monsieur !” – et les grands les regardent avec beaucoup de gentillesse. Pendant une heure on a bossé. Tous ensemble. Je pense aux termes “interdisciplinarité”, “compétences transversales” “cohérence des savoirs”. On dirait de grosses baudruches prétentieuses qui boudent, toutes dégonflées, dans un coin, pendant que les mômes sortent et que je tape dans les mains de Monsieur Vivi.

Je me dis que je vais foutre toute ma progression de cours en l’air. Que c’est comme ça que je devrais tout le temps bosser. En m’appuyant sur les notes, et les corps, et les envies.

Je danse jusqu’à la machine à café, où T. se remet d’une heure de 3èmes A(pocalypse). Et comme je suis débile et heureux, je lui raconte mon heure, je lui dis que ça va bien se passer, que sa classe va finir par se calmer.

N’importe quoi. Comme si c’était normal qu’en attendant, les mômes et les profs souffrent. En attendant ce “ça va aller mieux”.

C’est facile d’oublier d’être gentil, quand on est heureux.

En sortant, je m’étonne encore que les profs ne vieillissent pas plus vite que le reste de la population. Chaque jour, on vit des mondes.

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