Donc, ça ne s’arrête jamais.
Les 6ème Glee sont, pour rester dans la métaphore musicale, dans leur phase “Little Monsters”. Ils se chamaillent, boudent, et, plus grave, on a eu un cas de harcèlement. Je me lance dans une grande tirade “dramatico ma non troppo”, en leur expliquant à quel point Monsieur Vivi et moi on les aime, qu’on est prêts à tout faire pour eux mais que là, faut arrêter de déconner ou la classe musique va mourir et ça sera rien que leur faute. Grosses boules dans la gorge et larmes aux yeux pour ces minipouss que nous pressons d’injonctions contradictoires.
Ils doivent s’adapter au collège, choisir un instrument, assumer leur statut de classe “privilégiée” aux yeux des autres élèves, de aussi prometteurs de que les 5èmes Glee, voir même un peu meilleurs parce que, forcément, nouvelle génération… Ça fait beaucoup. J’aimerais leur fiche la paix, mais c’est pas facile.
Photo de classe, avec les 6ème Glee justement. M., le prof de sport a une idée géniale. “Vous n’avez qu’à porter Monsieur Vivi ou Monsieur Samovar sur la photo !” Avant que l’un d’entre nous ait le temps de s’en offusquer, deux choeurs de voix suraiguës s’affrontent en braillant le nom de leur future victime champion.
Apparemment, mes 67 kilos tout mouillé et le fait que Monsieur Vivi regarde soudain au loin avec une intensité surprenante font de moi le candidat idéal pour cette performance picturale. Je me retrouve donc allongé, soutenu par six schtroumpf qui hurlent “cheese”. Monsieur Vivi n’a pas le triomphe gracieux, il me fout en plus une basse entre les mains. «Tu te rends compte, me dit-il après coup, que ce sont les mômes qui déconnent le plus qui t’ont porté ?»
Je finis la matinée de cours à chercher les lambeaux de ma dignité et à tenter de parler des Mille et Une Nuits à une classe de cinquième intermittente (lire : je les vois une fois toutes les deux semaines). Pas facile dans ces situations de trouver une attitude à adopter. Les mômes semblent contents de bosser sur un thème original, et de pouvoir changer les rapports de forces de la classe. Les élèves pénibles se la jouent studieux, sous l’oeil amusé de V., qui co-anime la séance avec moi.
L’heure de midi me permet d’ailleurs un moment totalement improbable : je présente la salle de musique à V. “Je te préviens, je joue pas sur commande.”, rigole-t-il. Je ne demande rien et quelques minutes plus tard, il promène ses doigts le long d’une Fantaisie Impromptue.
En le regardant jouer, je me dis que ma méditation de pleine conscience est là, n’en déplaise à la formation que les profs de 6ème suivent en ce moment : découvrir une autre facette, insoupçonnée, d’un être humain. Dans ces instants, le bruit débile que je nomme mes pensées s’apaise. Ne compte plus que la passion pour le dessin que cette élève me montre avec fierté. Le premier CD du groupe de T., qu’il m’avait tendu un peu timidement, T., un autre, un élève, qui m’avait prêté son livre favori. Et là, le visage concentré de V. Tout est à sa place. Chopin laisse place à Horner puis à Pirates des Caraïbes. Je redescends en souriant.
Prêt à affronter les 3ème Daleks, qui soufflent, grondent et protestent devant la fin de l’étude de Rousseau. Fidèle à elle-même depuis quelques jours, Amidala continue à participer, la main systématiquement levée vers le plafond.
“Y aura contrôle sur Rousseau, monsieur ?
– Oui, bien sûr.
– Trop bien ! Rousseau je le gère, je le maîtrise, rien il comprend. Moi… (elle se montre du doigt) Je sais tout de lui, de ses confessions hein !”
Je pourrais rentrer chez moi. La curiosité me pousse à aller voir T. bosser dans sa classe. Encore une fois apaisement de le voir totalement en contrôle de son sujet. Si je joue un jazz pédagogique, à orner mes cours d’anecdotes et d’activités improvisées en fonction du public, il est un concertiste. Ses propos sont d’une précision et d’une clarté telle que sa 3ème A(pocalypse) ne pipe mot, cherchant gentiment les marques de neutralité dans un texte éminemment complexe. Avec de temps en temps, un regard amusé vers ce prof invité qui leur file un coup de main en mercenaire.
Le week-end s’annonce donc sous GRAVE ERREUR ! A., la professeur-documentaliste qui doit occuper 14 fonctions officielles supplémentaires et 26343 officieuses arrive en nous demandant de lui filer un coup de main pour la mise sous plis de documents administratifs. J’ai très fort la chanson du bagne des Misérables en tête pendant que je me mets aux galères, accompagné d’un T. au bord de l’explosion, de B., un peu incrédule et de Monsieur Vivi qui improvise des envolées de pop à base de “je veux rentreeeer chez mooooi !”
Pas tout de suite… Nous nous retrouvons, B., T., Monsieur Vivi et moi coincés dans les bouchons du périph, et les hurlements dans ma tête atteignent le stade ultime : la J-POP.
Et puis je me dis. Que je me trouve avec trois personnes que j’aime énormément, pour plein de raisons différentes. Et je me perds dans l’admiration sans limite que je leur porte, dans des réflexions sur nos élèves.
“C’est drôle, me dit Monsieur Vivi avant de me déposer. On vit nos journées quasiment côte à côte, et pourtant, en lisant ton blog, j’ai l’impression qu’on ne ressent pas du tout les mêmes choses.”
J’aimerais juste que les mômes, Monsieur Vivi et tous les autres ressentent une fraction de ce bonheur intense, qui, de plus en plus souvent, couvre la fatigue, l’angoisse, l’exaspération et le sentiment d’impuissance de ce boulot.
J’ai toujours de la J-POP débile et inaudible plein la cervelle. Et je me rends compte que les deux mots que je connais autrement que phonétiquement sont “Ontoni arigatou.”
Merci beaucoup.