
Dans 55, 51, 42, 36 minutes,les 3èmes Daleks partent, avec tout le niveau, en Espagne. Autant dire que la dictée préparée et les ouin-ouins de Rousseau qui n’a pas cassé le peigne, j’vous jure m’sieur j’ai rien fait, arrivent à peu près en sept-mille huit cent cinquante deuxième positions dans la liste de leurs préoccupations.
Je m’applique à descendre dans les graves – depuis que j’observe T. en cours, je commence à y parvenir – pour signaler à M. que la prochaine fois que je la vois retournée, je téléphone à l’ambassade de France à Madrid, pour ordonner qu’on lui interdise le passage.
“Vous pouvez faire ça, monsieur ?
– Absolument.”
Je parviens à empêcher ma lèvre de tressauter d’hilarité et la môme s’applique à reconstituer l’enquête du traumatisme de Rousseau avec un sérieux qui arracherait des larmes à tout médecin légiste digne de ce nom (même Dexter).
Je profite du silence pour m’applaudir mentalement. Mes petites extra-terrestres de la mort bossent consciencieusement. Le même jour il y a deux ans, je pense que j’aurais été crucifié au tableau la tête en bas, tentant de conserver un semblant de dignité en hurlant que si ça continue, je vais prendre les carnets. J’ai gagné du skill.
Sonnerie.
Apocalypse.
“C’est les vacances on se tire en Espaaaaaaagne !”
E. se met à danser frénétiquement, envoyant de grands coups de reins contre le plafond. Avec toute la dignité d’un lord anglais, je lève un sourcil.
“C’est quoi le plan, là, E. ? Vous voulez que j’examine votre entrejambe, ou c’est une tentative de séduction.”
Amidala explose de rire, expulsant par là-même le chewing-gum qu’elle était parvenue à dissimuler (je suis nul en repérage de chewing-gum). Le bidule effectue une magnifique parabole en l’air avant d’atterrir sur la copie qu’elle doit me rendre. La môme tente de le retirer, ce qu’elle parvient à faire, non sans avoir arraché la moitié de la feuille.
“Aaaah monsieur, j’ai passé deux heures sur ce devouâââââr !
– Eh bien vous me le rendrez à votre retour. Bon voyage, Amidala. Et surtout ne buvez pas de jus de fruit là-bas hein.
– Pourquoi ?
– Comment ? Vous… Vous ne savez pas ?
– Je sais pas quoi ?
– Non… non rien. Bon voyage quand même…”
En ricanant sadiquement, je gagne la salle des profs, où Monsieur Vivi est en train de rédiger un rapport d’incident. Monsieur Vivi a choisi cette dernière heure avant voyage pour péter un câble et rebalancer à la tronche d’un élève les obscénités que celui-ci assénait à ses camarades.
“Et je suis sûr qu’on va me dire qu’il était agité à cause du voyage !” fulmine-t-il.
Je me fends d’une blague, sur laquelle rebondit T. L. qui passe par là rigole : “Encore fourrés ensemble, les trois sœurs Haliwell au masculin !”
Je lui grimace un sourire et puis avec un pincement au cœur, me rend compte que le pouvoir des trois va être brisé pendant une semaine. Depuis un an, ces deux-là, Monsieur Vivi et T. sont devenus, tous deux pour des raisons essentiels, uniques, intimes, des piliers de ma force, dans ce bahut et ailleurs. Et pendant une semaine, je vais vivre mes aventures sans eux, eux sans moi. C’est une bonne chose. Mais c’est triste, juste un petit peu. Je me promets que je ferai avancer leurs projets. Qu’ils trouveront nos épopées un tout petit peu plus d’aplomb en rentrant.
Encore deux heures de cours. De 17 à 18h, la pluie se met à tomber. Il fait gris sur la cité grise. Je décide de raconter des légendes. De heurter mon vague à l’âme et la fatigue des élèves aux grandes créatures mythologiques. Les mômes sortent en jubilant, moi sur la pointe des pieds. Les néons ne font même pas de bruit.
Onze visages et une centaine de chiards en moins. Naviguer a minima pendant quelques jours.