Mardi 18 octobre

Dernière journée avant les vacances. Lendemain d’un lundi extrêmement pourri.

Avec pour commencer, le constat que ni Cheffe, ni Cheffe adjointe ne sont présentes aujourd’hui. Avec la multiplication des réunions, stages et autres agaceries, il arrive de plus en plus souvent que les membres de l’administration d’un collège doivent s’absenter tous ensemble. Et alors à qui revient la charge de piloter le bahut dans ces moments-là ?

Au CPE.

Qui visiblement, n’a rien d’autre à faire de ses journées. Ce n’est pas comme si, dans un bahut de REP +, recevoir les élèves, gérer les absences ou contacter les parents était important…

Alors que, vautré de tout mon long sur le sol moyennement propre de la salle des profs, je m’affaire à déloger un papier coincé dans les entrailles de la photocopieuse (en essayant d’ignorer que je trouve cette situation très vaguement excitante), L. vient me trouver avec un rire gêné sur les lèvres.

“Ça me rassure de savoir que je ne suis pas la seule à me faire bordéliser après plusieurs années de carrière.”

Réflexion qui me plonge toujours dans les abîmes de la perplexité ; il serait bon d’admettre qu’une heure pendant laquelle les élèves foutent le dawa est susceptible d’arriver à chacun. Que ce n’est ni normal, ni acceptable, ni honteux. Pourtant, moi le premier, nous autres enseignants n’arrivons que rarement à l’admettre. Est-elle si fragile, notre autorité, notre confiance en nous, pour que des difficultés à gérer 26 mômes en ébullition nous fasse tout remettre en question ? D’où vient-elle, cette culpabilité ?
Mes réflexions sont coupées court quand je parviens enfin à réparer l’infernal engin à expulser des polycopiés, qui se remet à emplir la salle des profs de sa délicate mélopée, qui n’est pas sans rappeler le démarrage poussif du Faucon Millenium dans Star Wars.

Cours avec les sixièmes Glee, qui bossent gentiment sur leur rédaction, sous la supervision de C. et la mienne. J’observe du coin de l’œil à quel point C. a changé, depuis le début de l’année. La néo-titulaire de septembre a affuté son regard, qui semble instantanément se poser sur les mômes qui ont besoin d’être rassurés ou remis à la tâche. Ses conseils sont précis. J’ai l’impression d’être un papi gâteau devant sa petite fille.

Mes réflexion du troisième âge sont interrompues par J. J. qui, depuis le début de l’année, me fait l’effet d’une allégorie vivante pour le manque d’autonomie. J. oublie systématiquement son matériel, finira champion de javelot à force de muscler son épaule en levant le doigt pour des questions aussi essentielles que “Monsieeeeur, on aura cours de français pendant les vacances ?”, et redécouvre son emploi du temps à chaque heure de la journée.

“Monsieur, je dois aller faire pipi.
– La récréation est dans dix minutes J.
– Dix minutes ? Je peux pas attendre TOUT ce temps !
– En sixième ? Bien sûr que si.”

À cet instant, sa voisine se tortille vers moi.

“Il doit vraiment y aller monsieur… Il a fait sur lui…”

Stupeur. Je regarde J. Et lui fait signe de se lever. Le môme file, tandis que je tente de retrouver mes esprits, et tente de remercier A. pour sa discrétion. La gamine hausse les épaules.

“C’est déjà arrivé, hein, on a l’habitude.”

J’aurais tellement de boulot à la rentrée…

Deux heures de cours. C’est tout ce qui me sépare des vacances de la Toussaint. Deux heures de cours et 26 troisièmes Daleks. Je tente de me représenter en gladiateur de l’antiquité entrant dans l’arène, afin d’insuffler un peu d’épique à l’expérience, mais le fait d’être armé d’un feutre véléda en lieu et place d’un trident est un peu démobilisant.
Les Daleks pourraient recommencer leur cinéma de la veille.

Ils font pire.

Après être rentrés en classe en bavardant, ils s’assoient en silence. Je n’ai fait aucune réflexion. Ils me regardent en souriant. Et je comprends qu’ils savent. Ils attendent que je leur reproche leur comportement de la veille, et m’opposent déjà l’image d’une classe irréprochable. Il y a quelques sourires ironiques.

Nous sommes dans ce qu’il y a de pire avec les troisièmes d’Ylisse. Un jeu de domination total. Ils acceptent, aujourd’hui, de bien se tenir. Ou plutôt ils daignent. Afin d’acheter leur tranquillité. Je prends une grande inspiration, serre les dents, et me lance dans mon cours sur les figures de style. Pas un mot. J’ai l’impression d’avoir voyagé dans le passé, on est dans la caricature du cours frontal, je pose les questions, ils répondent à peine et font mine d’écrire quelques mots sur leur copie, en silence, quand je leur demande de chercher par eux-même. Calme total, mais zéro investissement, ou presque. Et quand sonne la récréation, ils se précipitent dans le couloir, en ricanant comme des hyènes. G. s’amuse même à pousser la porte de la classe de T., encore en cours.

Retour en classe. Dernière heure. En entrant dans la salle, R. me regarde avec son sourire à me faire grimper au plafond.

“Vous comptez pas nous faire travailler, là, monsieur ? On s’est assez bien tenu.”

OK. La coupe est pleine.

“Regarde.”

Je ne tutoie jamais les élèves.

Je les fais asseoir. Sors ma fiche d’activité. Rédaction, sur table. Raconter un moment où ils ont vécu une injustice. Ils ont besoin de tout ce que nous avons fait en cours ces deux derniers jours. Protestations.

“Mais moi j’avais pas mon cahier, ça se fait pas !
– Juste avant les vacances, il est fou, le prof !
– On revient d’Espagne, on peut pas bosser !”

Inexorable, je déroule les consignes. Il n’y a pas la moindre once de rancoeur ou d’agressivité dans ma voix. Ce boulot est totalement cohérent avec ce que  nous avons fait jusque là, les explications logiques et précises. Ils le savent. Ils n’ont d’autre choix que de s’y mettre, et de s’en prendre à eux-même s’ils manquent des ressources.

Après plusieurs minutes, C. grogne, se retourne, bavarde avec sa camarade. Sa copie est encore totalement vierge.

“Laissez-la travailler, C.
– Pff, non mais n’importe quoi, vous, elle me dérange !”

Un intéressant filtre rouge me descend devant les yeux. Je subis C. pour la deuxième année. Elle faisait elle aussi partie de ma 5ème apocalyptique. Clairement, il manque à C. pas mal de codes, en particulier au niveau du savoir-vivre, et je m’emploie fréquemment à tenter de les lui fournir. Sans succès.

“Elle vous dérange dans quoi ? Dans votre rien du tout ?”

C’est un hurlement parfaitement maîtrisé, un de ceux que j’arrive à sortir une fois par mois. Je tiens la feuille blanche entre le pouce et l’index, et m’applique à ne montrer aucune agressivité par rapport à la gamine. Juste une frontière qu’elle n’a pas intérêt à franchir. Je sais qu’il y a vingt-six paires d’yeux braquées sur moi. Ils patientent, jusqu’à ce que j’éructe, que je moralise, que je me perde en considérations.

J’attends. J’attends que C. récupère sa feuille, sans même oser bougonner, et commence à y noter des idées. Je croise le regard d’E., qui une fois de plus, soutient le mien. Je le laisse glisser. Peu m’importe. Pour l’instant, il n’est pas important. Cette fois, juste cette fois, réussir à être classe, à être ce foyer de confiance. Incarner le prof qui sait. Qui garantit le cadre. La liberté absolue en son sein, les limites infranchissables, parce que ce sont elles aussi qui préservent. Oui, R., il y a une tâche à accomplir, et vous le ferez, parce que je l’ai décidé, et que ça vous est nécessaire.

Sonnerie. Tous me rendent une copie. Même ceux “qui savent pas écrire monsieur.” Même C.

Vacances.

Le soir avec T. on crée une association pour le grand vaisseau sur lequel nous travaillons.

Et sur le chemin du métro, je respire à pleins poumons la liberté, pendant quelques jours, de ne plus être en scène. D’être totalement moi.

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