
Il est 8h30 et je suis au collège après un lundi de 12h de boulot, un mardi de 10h (khoukhou les semaines de travail des enseignants à 18h !), un jour où je n’ai normalement pas cours.
Mais c’est important.
Aujourd’hui nous sommes à la recherche, avec Monsieur Vivi, d’un nouveau candidat pour la 6ème Glee. En effet, il y a exactement 26 places dans la classe, places qui doivent être occupées pour la formation de l’orchestre. L’une d’entre elle est vacante depuis un déménagement, il faut donc la pourvoir.
– La première candidate arrive avec une lettre de motivation d’une longueur supérieur à la taille moyenne des rédaction de mes troisièmes. Elle balance un discours hyper efficace, qu’elle a répété avec sa prof. Je grince légèrement des dents. Elle a déjà expliqué à ses enseignants qu’elle ne participerait pas au voyage scolaire de sa classe actuelle parce qu’elle allait changer de section, et, d’après les 6èmes Glee, semble considérer ses concurrents comme une aimable plaisanterie (pour rester poli).
Vivi met fin à mes considérations rageuses d’une simple phrase.
“Tu ne peux pas lui en vouloir de se servir du collège comme d’un moyen d’ascension sociale. Elle voit cette classe comme les boss, elle veut gagner la caste des boss.”
Je me mords les lèvres en me rappelant le manque d’ambition que je reproche à mes troisièmes.
– Candidat 2 se pointe les yeux baissés. Il bafouille et tente de repêcher, dans les questions que nous lui posons, les mots de ses réponses. Il est comme beaucoup d’autres des candidats, terriblement représentatif d’Ylisse : on adorerait le sauver. Se dire que la musique va le guérir de ses difficultés à s’exprimer, de ses problèmes d’apprentissage.
Le souci, c’est qu’on en a déjà plein comme ça en 6ème Glee, comme dans les autres classes. Qu’on nous taxera d’élitisme mais que, bon gré mal gré, nous sommes à la tête d’une section qui exige un minimum de sélection, sélection qui a été totalement diabolisée depuis que j’enseigne à Ylisse. Il en est de même avec Candidate 3, dont les grands yeux zinzins, l’amour pour Mozart et l’histoire familiale pétée me donnent envie de l’adopter immédiatement.
– Entre enfin Candidate 4. Il a fallu insister pour la faire venir. “Elle aimerait bien intégrer la classe, mais sa famille ne veut pas”, nous a soufflé B. avant l’entretien.
Candidate 4 parle doucement, posément. Elle explique ce qu’elle aime dans le travail de groupe, dans la musique, qu’elle ne connaît pas si bien que ça. Elle évoque à mi-voix sa pratique de la danse. J’inscris un petit coeur à côté de son nom.
“Pourquoi maman et papa ne veulent pas que vous intégriez la 6ème Glee ?
– Maman vient d’avoir un bébé. Et comme mes petits frères font du foot, je ne peux pas finir les cours trop tard au conservatoire. Je dois l’aider à s’occuper du bébé.”
Je serre les dents. Évidemment. Quand on est en sixième, qu’on est une fille, qu’on est l’aînée, on doit s’occuper du bébé avec maman.
Je laisse tomber la prudence et m’offre cette quête-là. Je récupère le numéro de téléphone de la famille. Je n’ai plus d’armure, en ce moment elle a pris trop de gnons. Juste une immense fatigue, un peu de tristesse et des bouts de volonté épars, que je forge en épée.
J’ai le mois de décembre pour en percer l’armure des 3èmes Daleks et prouver à une môme qu’on a le droit de faire de la musique si on aime ça, même si on est la grande de la fratrie.