
La fatigue du mois de novembre. Ce truc lourd, poisseux. Qui fait ressortir ce qu’il y a de plus humain, de plus contradictoire en nous : notre tendance à nous replier sur nous-même.
“C’est quand même pénible” râlerai-je sur le quai d’une gare de RER, le soir. “C’est dans ce genre de moments où nous devrions tous nous tendre la main qu’on est tenté de ne regarder que ses soucis.”
Moi le premier.
Je m’étouffe de fureur quand les Daleks E. et S. se lèvent sans un applaudissement après qu’un résistant de 39-45 termine son histoire.
Je manque de débouler dans la direction tel Zeus dans la chambre d’une séduisante pythie lorsque M., une collège d’anglais, nous envoie un mail dans lequel elle demande à siéger à un conseil de discipline. C’est le seul moyen qu’elle a trouvé pour esquiver une heure avec une classe horrible que, merci la réforme du collège, elle ne voit qu’une fois toutes les deux semaines, en co-enseignement avec la prof d’anglais “officielle” de la classe. “Il faut assurer les heures devant élèves, Mme M.” Au mépris de la pédagogie, du bien-être des enfants et des adultes.
Je postillonne de rage quand je m’aperçois que j’ai oublié une énième réunion qui fera qu’entre 11h00 et 18h00 je n’aurai pas le temps d’un pipi.
La fatigue du mois de novembre. Ce truc lourd et poisseux. Déchiré parfois, par des éclats de noblesse et de rire.
Comme quand les collègues commencent à faire les cons devant ma porte à 17h30, qu’il reste 30 minutes de latin. Que je leur lâche trois élèves aux fesses qui les coursent en rigolant avant de, trois secondes plus tard, revenir à leur étude comparée des différents textes portant sur l’assassinat de Britannicus. (mais ça va vite ils s’étaient déjà avancés sur leur travail de groupe sur Skype.)
Comme quand V. vient me voir pour, qu’en cinq minutes, on prépare le cours de la 5e que j’ai, moi aussi, une fois toutes les deux semaines, re-merci la réforme du collège, et que le farfadet sarcastique que j’ai l’habitude de fréquenter se mue en une machine de sérieux, capable de tirer un truc solide de ce marasme pédagogique.
Comme quand T. est capable d’attendre deux heures après ses cours, pour qu’on rentre en RER. Pour qu’on puisse parler et se reconstruire les espaces infinis dans lesquels on joue de la musique, écrit, parle, et qui nous abritent quand les choses sont trop dures, ou trop compliquées ou trop laides.
Pour la première fois depuis le début de la semaine, le sol ne me colle plus aux talons.