Samedi 12 novembre

Week-end à Bruxelles. Et soirée très douce avec des amis, des parents d’amis, des amis d’amis.

La conversation tombe, comme souvent, sur l’éducation. Je me retrouve un instant sous un feu roulant de questions : «tu as autant de jokers que tu veux.» rigole-t-on en face de moi.

Je n’en demande pas. S’il y a un truc que ce blog m’aura appris, c’est parler de mon boulot, des mes forces et de mes faiblesses.

L’éternel angoissé se retrouve à parler avec bonheur, calme et fébrilité de ce qui l’a tellement angoissé pendant des années. Et ça fait du bien.

Vendredi 11 novembre

Ylisse, quai du RER à une heure indue. Entre Monsieur Samovar, la tronche en biais, un casque sur les oreilles, et qui serait échevelé s’il avait des cheveux. Il lève la tête sur le panneau d’affichage.

M. SAMOVAR : Aloooooors… Prochain RER à destination de “Mon chez moi douillet aux côtés de Poulpir-le-lapin-bélier.”… Retardé. Celui d’après est retardé et celui encore après est… ô joie. Retardé. Donc en fait je vais attendre sur ce quai au charme urbain-béton pendant 40 minutes. Exaltation. 

Avec un soupir, M. Samovar se plonge dans Siddhartha, l’histoire d’un type qui ne sait pas ce qu’il veut.

M. SAMOVAR : Et alors Siddhartha dit… Plus que 39 minutes… “Allez, fuck la life, je vais me faire ascète, mais il se rendit compte qu’il aurait pu devenir alcoolo que ç’aurait été tout pareil.*”… Plus que 38 minutes… “Alors il se dit que ça allait deux minutes et il se mit à draguer une fille bien trop maligne pour lui, et devient riche parce que, c’est bien connu, c’est comme ça que ça marche…” Plus que 42 minutes… “Et à ce moment”…QUOIIIIII ?

En effet, le panneau annonce désormais 42 minutes d’attente et est envahi de  plein de petits majeurs dressés qui dansent. Alors que M. Samovar se met à baver de rage, on lui tape sur l’épaule.

M. SAMOVAR : QUOOOOUA ?

M. : Eh m’sieur, vous faites quoi ici ?

M. SAMOVAR : J’attends le RER. Et vous, M., vous faites quoi à une heure où un élève de 3ème, après avoir fait ses devoirs, dort du sommeil du juste ?

M. : lol

M. SAMOVAR : Je vois. Bon eh bien salut, bonjour à la famille, tout ça.

M. : Mais genre monsieur, vous étiez encore au collège, là ?

M. SAMOVAR : Non, M., j’adore me promener dans Ylisse la nuit, au milieu des immeubles en réfection et des terrains vagues. En gros oui.

M. : Ouaaaah la haine ! À votre place je serais dégoûté !

M. SAMOVAR : J’avoue ressentir une certaine lassitude en effet. Et sinon, il est pas super ce quai, hein ? Ça ne vous dirait pas de bouger ?

M. : Et sinon m’sieur si vous êtes là c’est que vous habitez vers Paris ?

M. SAMOVAR : Non, à Carpentras mais j’aime la difficulté. Voilà, oui.

M. : Wala, ça fait super loin ! Vous avez jamais voulu vous installer à Ylisse ?

M. SAMOVAR : Le même jour que celui où je me suis laissé tomber un parpaing sur les testicules. C’est que… j’ai de la famille à Paris. Mon lapin, ça compte ?

M. : Ah ouais je comprends. Ben moi je vais vous laisser monsieur, parce que j’ai des trucs à faire.

M. SAMOVAR : Merci pour cette conversation des plus enrichissantes, M.

M. : De rien monsieur, je suis content de vous avoir parlé !

Alors que M. tourne enfin les talons, une voix enthousiaste résonne dans la gare.

VOIX ENTHOUSIASTE : Nous vous annonçons qu’un train à destination de chez vous arrive là tout de suite !

Majestueux, un RER sort du noir tunnel en braquant ses phares rutilants sur le quai… et passe sans s’arrêter devant les passagers. M. revient sur ses pas.

VOIX UN PEU GÊNÉE DU COUP : Alors euh…voilà voilà… Sinon il y a un autre train qui, normalement, passe dans 45 minutes.

M. : Wala comment je serais trop dégoûté à votre place !

Monsieur Samovar décide donc sobrement de basculer dans la folie plutôt que d’être accusé de voies de fait sur un élève.

* La rédaction tient à signaler que c’est en gros ce qu’il se passe dans le bouquin.

Jeudi 10 novembre

Après des années d’études, un BAC+5 et neuf années à enseigner dans divers établissements, mon rêve est enfin à portée de main : je peux déverser ma sagesse à des collègues.

Non je déconne.

Mais le fait est que je suis, ce matin, chargé d’animer une réunion d’accueil des nouveaux collègues (qui, du fait de divers impératifs, a lieu plus de deux mois après la rentrée, tout va bien). Je tente donc de mettre en pratique les heures passées à dessiner sur mon carnet écouter religieusement des formateurs pour rendre le moment un minimum intéressant. Et faire passer le message principal : OUI c’est normal de se prendre le mur de temps en temps, NON ce n’est pas une fatalité, OUI il y a des solutions, NON vous n’êtes pas Satan si vous en appliquez d’autres, du moment qu’elles fonctionnent, apportent aux mômes et vous font vous sentir bien. (Bonus : je parviens aussi à ne pas me faire pipi dessus, ce qui est plutôt cool).

La réunion se termine à 9h30 et je n’ai pas de classe avant 14h. J’en profite pour discuter avec Monsieur Vivi et lui parler de la règle des trois jokers. Au mois de novembre, c’est un talisman puissant.

L. vient me trouver pour me parler de A., l’un de mes élèves. Apparemment, il lui aurait chouravé une clé USB qu’elle a laissée en salle informatique. 
Gigantesque coup de colère. Je sais que les présomptions – même fortes – ne sont pas des preuves, qu’il va falloir interroger le môme, dépatouiller le vrai du faux, mais ce geste  cadre tellement bien avec l’attitude que A. adopte actuellement. A., qui fait ses premiers pas en 6ème et a déjà la grammaire des mômes les plus durs. Les injonctions glissées entre ses dents aux camarades, le sourire sur de lui, quoiqu’il arrive, les expressions qui changent vite, très vite, trop vite sur son visage. Avec Monsieur Vivi, nous tentons de l’amener vers le groupe, depuis le début de l’année. En lui parlant, en discutant avec ses parents, en lui permettant de pratique l’instrument qu’il a choisi. Avec l’impression que nos efforts sont vains, que A. a déjà choisi sa route. 
Je ne veux pas croire au déterminisme, mais là, c’est pas évident. S’il s’avère qu’il est bien l’auteur du vol, j’ai peur que ce soit le clou final à notre échec avec cet élève. Qui est là depuis deux mois.

En salle des profs, M. me prévient que J. ne va pas bien. Cela fait plusieurs jours que J. se fait harceler verbalement par des mômes. Cheffe est sur le coup, les profs aussi.

Mais nous sommes tellement lents.

Le temps des adultes et celui des enfants est incompatible. En 24 heures, 12, 2, il peut se passer tant de choses, entre les chiards. J., cette fois, a décidé de rendre coup sur coup et de s’en prendre à son bourreau. Je la récupère en latin, et après avoir mis les chiards en activité sur la désopilante histoire de l’incendie de Rome, je parle en privée à J. Elle a un nuage d’orage sur le visage.

“Il m’appelle la plus grosse pute d’Ylisse, monsieur. Il sait pas qui je suis ! Il va voir !”

J’observe J., plantée sur ses pieds. Qui lutte de toutes ses forces pour ne pas lâcher d’un pouce. Et je me fais la réflexion que j’ai rarement eu d’élève plus solide. J. assume tout : ses bavardages en classe, quand elle se fait reprendre, ses échecs en contrôles – il y en a peu – les moments durant lesquels sont sérieux flanche. Et jamais elle ne fera une montagne de ses succès. Répondre correctement, réussir une évaluation, tout cela lui semble naturel. Je sens une immense vague d’affection, absolument pas professionnelle m’envahir. Alors, bien sûr, en défense, je me redresse, je recule imperceptiblement. Et tout ce que je parviens à faire, c’est ouvrir la bouche.

“Je déteste ce qui vous arrive, J. Parce que j’étais très heureux de savoir que j’allais vous avoir comme élève cette année. Vous êtes quelqu’un de bien.”

J. me regarde, estomaquée. J’ai l’impression de lui avoir révélé que je suis en fait un dresseur de licornes ou un capitaine pirate. Elle a son sourire habituel, vaguement satisfait, les yeux baissés. Et puis une larme, deux. Trois. Pas une de plus.

“Merci. Merci merci. Merci.
– Vous voulez rester un peu dans le couloir, pendant que je vais m’occuper des autres ?
– Non c’est bon, j’ai tout ce qu’il faut.”

Mercredi 9 novembre

En latin, nous étudions les funérailles de César. O. remue nerveusement :

“Il y a un problème ?
– Non. Enfin je veux dire. M’sieur. Vous avez pas le droit de parler de ça.
– De quoi ?
– De politique et de religion. Y a que ça dans ce texte. Les juifs qui viennent veiller le corps de César, le culte de la personnalité, votre admiration pour lui… Vous avez pas le droit de dire ça.
– C’est interdit de parler de politique et de religion ?
– Ben oui, c’est la laïcité.”

Les autres hochent la tête. Les 3èmes latinistes, sont, dans l’ensemble, une classe qui tourne bien et comprend vite. Mais pour la quasi totalité d’entre eux, la laïcité est une boîte dans laquelle on enferme côte à côté religion et politique pour éviter ces sujets. “Sauf en Histoire” rajoutent-ils.

Qu’ai-je raté, pour avoir transmis ça à ces mômes ?

Et que vais-je leur répondre demain s’ils me parlent des élections américaines ?

Mardi 8 novembre

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Mardi 8 novembre, le jour où E. passe à l’offensive.

J’avais déjà parlé d’E., en 3e Dalek. Pour filer la métaphore, il est un peu le Dalek suprême.

E. est plus grand, plus fort, et infiniment plus charismatique que moi. E. fait partie de ces élèves qui excitent au plus haut point le complexe paladin des profs d’Ylisse : un parcours scolaire chaotique, des conflits récurrents avec l’autorité mais une intelligence brillante. E. un “élève à problèmes” dans le sens le plus classique du terme, ayant évité l’exclusion d’un cheveu l’année dernière.

E. joue de son pouvoir d’élève de REP+ avec un art consommé. On est arrivé si loin, presque à la fin du collège, on va y arriver. On va le porter jusqu’au brevet, à l’orientation, et alors on se sentira tellement bien.

Ouais. Concrètement, depuis quelques jours dans le cours de français, E. s’applique à mettre ses camarades en coupe réglée.
Paradoxalement, avec l’âge, le regard du prof s’affute. Et je remarque. Qu’avant chaque intervention des mômes, il y a un regard rapide vers E. comment réagit-il; a-t-il la tête tourné vers moi, vers eux, est-il sagement penché sur sa feuille ? En fonction de la météo E., le cours se déroulera dans la bonne humeur ou un refus froid et hostile.

Et aujourd’hui, E. a décidé de tester la limite. Il entre en cours, marmonnant entre ses dents que le prof ne l’intéresse pas. Soupirant tout haut. Rigolant très fort aux interventions de ses camarades et lançant que “Je parle pas à vous.” quand je lui fais fraîchement remarquer qu’il franchit les étapes du pic du relou à une vitesse impressionnante. E. ne m’a jamais apprécié, il n’apprécie pas particulièrement les profs hommes, et je me refuse à en tirer trop de conclusions sur sa vie intérieure. Mais le fait est qu’il empoisonne le cours. Qui bruisse de multiples interruptions. E. me jette un coup d’œil et sourit. Il sait qu’il est la montagne aujourd’hui. Je ne vois que lui, il m’affecte d’une façon dont un môme de 15 ans ne devrait pas.

Du coup, entre les deux heures de cours, je me livre à une manipulation dégueulasse. Je le retiens quelques instants et, de ma voix la plus tremblante, me lance dans un vibrant plaidoyer. Vous gâchez tout, E., et je sais que mes mots ne vous atteindront pas. Je parie tout ce que vous voulez qu’à l’heure prochaine, vous vous comporterez exactement de la même façon qu’à celle-ci.

Laisser reposer pendant une récréation.

Retour de la pause, E. va s’asseoir à sa table et attend placidement mes consignes.

Éééévidemment.

À quinze ans, on n’est pas forcément initié à la psychologie inversée. J’ignore l’aiguillon tenace de honte qui me titille – tu te rends compte que tu manipules un MÔME pour réussir à assurer ton cours ? – et je me tourne vers V., A., M. Qui, cours après cours, attendent. Elles baissent souvent le regard pendant que je gère les débordements d’E. ou que je joue les tyrans pour assurer mon pouvoir.

C’est dommage. Elles ont dans les prunelles une flamme intense. V., A. et M. sont de celles qui attendent. Et, en mauvais prof de REP+, je leur donne, pendant cette heure, la parole. Je les mets en vedette, fais taire d’un signe les mômes qui tentent d’interrompre leurs intuitions. Elles hésitent. Pas longtemps. Et je vois E. relever lentement la tête. V., A. et M. ont été rejointes par d’autres voix. Pour ces quelques minutes, son pouvoir est neutralisé. Je tente de ne pas croiser son regard. D’être, quand même, un prof digne de ce nom, et de ne pas prendre cet instant comme une victoire.
Juste comme une occasion pour lui d’apprendre. Que nous, les profs, ne sommes ni ses jouets, ni ses adversaires. Juste ceux qui ont le pouvoir et la légitimité, quand ils le souhaitent, de libérer les voix.

Lundi 7 novembre

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*Attention, ce billet contient un degré de prétentieux peu recommandé aux gens de bonne composition.*

Je reviens du week-end rechargé en énergie à en faire pâlir les Super Sayens de Dragon Ball. J’ai couru, lu, fait de la musique. Grosse semaine en perspective mais de l’enthousiasme qui déborde.

J’ai toujours la patate à contretemps.

Monsieur Vivi est en conversation morose avec I. et L. Les 3èmes Daleks sont entrés en rébellion molle. Une évaluation totalement abordable s’est soldée par une pluie de copies blanches. Aristocratie à l’envers, ils ont décidé de rappeler à Monsieur Vivi qu’il est prof de REP+ et de musique en plus. Alors faut pas déconner. Revenons à nos objectifs de profs de cités BFM. Éviter en tremblant la violence dans nos classes, ne pas dégoûter les mômes. Les Daleks connaissent tellement bien le cliché que l’on a d’eux que c’est admirable.
Quand je vire Super Sayen, c’est plutôt l’aigre Végéta que le vaillant Son Goku. Et c’est d’une voix pointue que je décrète qu’ils ne vont pas s’en tirer comme ça. On ne s’en prend pas à Monsieur Vivi de la sorte. On ne se fout ni de sa gueule, ni de son travail. Je suis le prince des Sayiens, et, aujourd’hui, je décrète que je sais.

Voix de la sagesse, T. essaye de tempérer. Il faut leur laisser du temps. Et voir, derrière cette attitude je-m’en-foutiste, l’image dégradée qu’ils ont d’eux-mêmes en tant qu’élève.
Je balaye l’argument avec une arrogance de gros con dont je ne suis pas – encore – coutumier. J’ai peu de certitudes, mais voilà l’une de mes trois ou quatre : avec cette classe, nous entrons dans le dur. Ils tentent de sculpter la classe à leur image : et c’est inacceptable. On est début novembre, le mois noir, où les forces s’épuisent. Ils le savent, ils tentent. Aucune rancoeur, c’est ado.

Ils ne sont pas les seuls d’ailleurs. C. entre, balbutiant que ses 5èmes ont été infects. Elle a projet du tonnerre pour eux, un albatros pédagogiques, un truc génial dont elle déploie les ailes. Ils se sont foutus d’elle et lui ont ri à la gueule. “N’abandonne pas. Ils ne méritent pas que tu baisses les bras.” Novembre, mois où les mômes refusent l’ambition aussi. Tant pis, ça ne marche pas comme ça.

Ça déconne à l’intérieur comme à l’extérieur. A. s’est faite menacer par deux gros cons dont elle a bigné le rétroviseur par accident. Je m’imagine mentalement leur coller un Kaméhaméha dans la gueule.

C’est donc gonflé d’orgueil et de colère que j’accueille les Daleks pour l’évaluation que j’avais annoncé il y a deux semaines. Protestations habituelles, auxquelles j’oppose les consignes du devoir. Les mômes finissent par se rendre compte qu’à force de pigner, ils passent à côté des explications et se mettent en devoir de se la boucler.

Hormis S.

S. a dans le regard l’étincelle que j’ai appris à reconnaître. Celle qui ne demande qu’à s’embraser, qu’à créer un scandale. S., maquillée, apprêtée, comme à l’habitude, m’en veut, ou à un élève, ou a un inconnu, peu importe. S. aimerait un conflit, si possible avec un adulte.

“J’étais pas là quand vous avez annoncé le devoir.
– … pour la question 5, rappelez-vous de ce qu’on a revu sur les procédés de style.
– J’étais. Pas. Là.
– … la rédaction est très courte, comme vous n’avez qu’une heure.
– … Monsieur !
– Je sais S.
– Alors je fais quoi ?“

Je m’arrête pour la fixer dans les yeux. La fixer vraiment, chose que j’ai beaucoup de mal à faire habituellement.

“Je vais m’occuper de vous. Après m’être occupé des vingt-trois autres.”

Je prolonge le contact visuel quelques secondes, jusqu’à ce qu’elle hoche lentement la tête. Heureusement. Trois secondes plus tard, et je me mettais à crier, à bafouiller, bref à faire un truc débile de Monsieur Samovar.

Le temps que je gère le problème, les Daleks se sont remis à soupirer. Ils n’y arriveront jamais, c’est trop dur, ils faut moins de questions, plus de temps. Je ne cède pas. Je ne donne rien. Aujourd’hui, je suis fort, et je pousse mon avantage au maximum. Je commence à circuler dans les rangs en donnant des informations aux quelques-uns qui se sont mis au boulot, créant ici et là des bulles de calme. Petit à petit, les vagues de “c’est trop dur” se fatiguent à heurter cette espèce de forteresse en laquelle je me suis muée et les chiards tentent, en désespoir de cause, une question. Et oui, en effet, il a raison, le casse-couille. Le devoir est faisable. Mais putain c’est dur. Je ne modifie pas l’allure à laquelle je me déplace entre les tables, je continue à distiller deux trois indices un demi-ton plus bas que mon ton habituel. À la fin de l’heure, vingt-trois copies remplie.

Et une blanche. Toujours du même élève. Dont je ne parviens pas encore à parler dans ce journal. Mais vingt-trois copies.

Je suis épuisé. Mais je profite de la sonnerie pour leur annoncer d’une voix neutre que je n’accepterai plus de me battre ainsi pour les voir effectuer une tâche dont ils sont capables.

“Genre vous croyez en nous, en fait, monsieur, c’est ça hein ?”, me balance C. avec un sourire goguenard sur les lèvres.
À nouveau je lui jette un regard de Sayen. Sans un mot. Non C. Votre éternelle danse de la dévalorisation n’a pas cours en ces murs, pas aujourd’hui. C. baisse les yeux.

“Pardon monsieur.”

Je m’assois, épuisé. Plus de super héros de dessin animé japonais, juste un petit bonhomme dégarni et un peu triste. Ça ne devrait pas, ça ne devrait pas être si difficile. Cette valse éternelle, cette lutte contre le grand néant dans lequel les mômes tentent tellement de se noyer.
Mais aujourd’hui j’ai sauvé les meubles. Si les Daleks arrivent à bosser sur une évaluation de ce niveau, ils n’ont aucune excuse pour ne rien faire en Musique. Ils le savent, je le leur ai dit, ils ont hoché la tête.

Mais c’est ça, aussi, la REP+. Quand on a la force, tout donner. Parce que le jour où ce sera moi qui flancherai, il y en aura un autre qui se fera forteresse face à ce que les chiards nous montrent de pire. En attendant qu’ils s’apaisent. Qu’ils comprennent.

                                                             *

À 17h, un ancien troisième passe me voir. Il a un point commun avec les cinq autres que j’ai déjà vu. Il a dans l’œil infiniment moins de tortures adolescentes.

Dimanche 6 novembre

Et le dimanche on s’évade.

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J’aurais pu parler du film, que j’ai beaucoup aimé pour des raisons très banales, très complexes, très intimes. Mais je me suis aussi souvenu à quel point le texte de la pièce d’origine est beau, et important.

L’argument donc : un homme revient parmi les siens pour annoncer sa mort prochaine. Mais la mort, ce n’est pas grand-chose à côté du monstre familial.

“Juste la fin du monde”, ça pourrait presque traiter de la faillite du langage, de l’impossibilité à se parler. Mais, à la relecture, ce qui m’a frappé, c’est plutôt l’incapacité du langage à dire ce que l’on attend de lui. Louis, le personnage principal, ne parvient pas à délivrer son message. Mais qu’est-ce que l’on parle, autour de lui !
À tel point que Lagarce a choisi de ne rien enlever : ni les hésitations, ni les balbutiements, ni les mots en trop. La langue est une jungle où certains ont décidé de s’installer, et que d’autres, comme Louis, choisissent de ne plus pratiquer qu’à l’écrit, ou presque.

“Juste la fin du monde”, c’est le vertige de l’écrivain, comme Lovecraft raconte les vertiges de la raison : nous n’avons pas la main sur l’organe qui, dans notre bouche, forme les mots. Nous ne pouvons que tenter, au vol, de saisir certaines phrases. Et d’avoir de l’indulgence, beaucoup d’indulgence. Pour le grand-frère brutal et frustré, pour la sœur ado rebelle attardée, pour la belle-sœur qui refuse d’être belle et courageuse.

Et surtout pour soi.

Samedi 5 novembre

Vendredi, fin de cours avec les 6èmes Glee.

“Monsieur ?
– Oui, C. ?
– Vous savez, quand vous nous avez dit en début d’année, que c’était pas grave, de pas comprendre des choses dans un livre ?
– Oui, pourquoi ?
– Ben vous avez raison. J’ai commencé à lire un livre de poésie, je comprends pas beaucoup, mais je sais que c’est beau. Alors je continue.”

Vendredi 4 novembre

Je fais plus de la moitié de mes heures de cours en co-enseignement aujourd’hui. Deux profs dans une classe, ça crée une alchimie étrange, on se découvre des masques différents de celui que l’on porte habituellement :

– Avec B. et les 3èmes Daleks, nous nous la jouons profs rassurants. Moi le bordélique en diable me sent obligé de me montrer parfaitement carré et rigoureux face au cours impeccable de ma collègue. C’est l’heure hebdomadaire la plus paisible avec les mômes, ils apprennent sans broncher, un peu perplexes devant ces deux machines pédagogiques qui n’ont pas une hésitation dans leurs interventions.

– “Réunion de famille”, pour reprendre les termes de Monsieur Vivi, avec les 6èmes Glee, lui et moi. Aujourd’hui est un grand jour, les mômes vont recevoir leurs instruments. Il y a des “oh !” d’enthousiasme et des pleurs de déception. Parce qu’un sixième, c’est facilement déçu. Réunion de famille, en bons parents, on réagit. Vivi avec sa diplomatie et son tact habituel. Il a les mots justes. Et moi la cohérence.
Je me laisse d’habitude aisément manipuler par les mômes, pour peu qu’ils aient la gorge nouée ou la larme à l’œil. Pas cette heure-ci. Je ne me démonte pas, je défends nos choix et parviens, avec le deuxième papa, à désamorcer l’affect qu’il y a dans cette cérémonie. “On ne distribue pas des récompenses, on forme un orchestre.” J’ai l’impression d’être un prof d’anime japonais, qui forme son groupe de jeunes héros audacieux et dévoués. Et le groupe y croit. À l’exception de deux d’entre eux, ils quittent la classe apaisés. Parce qu’ils se sentent pris en main par des adultes responsables. Putain l’espace d’une heure, j’ai ÉTÉ un adulte responsable.

– Contrôle dans la 3e A(pocalypse) de T. Ils entrent dans le bazar le plus complet, se frappent, s’insultent, chahutent. T. les rappelle à l’ordre de sa plus belle voix de stentor et moi de mon timbre de crécelle. On n’a pas la voix à l’unisson mais la volonté si. Le contrôle, on l’a fait à deux, et oui, il est faisable. Et non, ça n’est pas trop long. Et oui, tout le monde va bosser, il y a même une évaluation aménagée. Impression de conduire un immense bateau qui fend les flots. Droit. Petit à petit, les soupirs et protestations se calment. Tout le monde bosse. Même A. qui, il y a deux ans, ne s’exprimait quasiment que par borborygmes. Même M. à qui j’ai fraîchement fait remarquer que non, prendre sa voisine pour un punching ball n’est pas une marque d’amitié. Même F. à qui j’ai – sacrilège ! – demandé d’enlever sa veste.
La concentration se fait, tandis que nous naviguons dans la classe, sans rien lâcher. Et que je me dis qu’au contact des autres, je suis vraiment le prof que j’aimerais être.

Jeudi 3 novembre

Que serait une rentrée sans les habituelles blaguounettes du RER D ? Après quelques stations passées à se traîner comme un escargot asthmatique, le train nous débarque entre nulle part et rien du tout, nous invitant à nous balader de quai en quai avant de nous signaler qu’en fait, oups, il va bien pouvoir repartir.

Je débarque donc en salle des profs amputé d’une bonne partie de mon optimisme, dont j’ai de minimes réserves. Retrouvailles de collègues. Je retrouve Monsieur Vivi et me fais une fois de plus violence pour ne pas lui faire un gros câlin (ne me juge pas, tout le monde veut faire un gros câlin à Monsieur Vivi, même toi mais tu ne le sais pas encore). Nous montons immédiatement dans sa salle pour régler l’épineuse questions de la répartition des élèves de la section musique et de leurs instruments : en gros qui va jouer quoi ? Nous aboutissons à quelques versions possibles : celle qui tient le plus compte possible des vœux des mômes, celle qui joue sur les compromis et la troisième, dans laquelle nous nous faisons plaisir. Nous attribuons aux chiards les instruments qui, d’après nous, leur vont. Leur emblème en quelque sorte. Je tremble d’angoisse et d’excitation à l’idée que cette version soit retenue.

Retour en salle des profs où j’apprends que C. lit mon blog (mais comme elle veut pas que je parle d’elle, je parlerai pas d’elle), où la grosse voix de V. me réconforte, et le sourire toujours un brin moqueur de V., l’autre me fait chaud au coeur. On devise de tout, de rien, des vacances et du mystère du voleur de clé USB (d’ailleurs, si tu lis ces lignes, tu serais bien urbain de rendre à leurs proprios les quatre clés que tu as chouravées. Ça coute des sous ces choses là et surtout, il y a plein de boulot dessus. Je te le dis aimablement, la prochaine fois c’est dolmen dans ta face. 🙂 )

J’avise T. qui pâlit en consultant son téléphone. Il vient d’apprendre par mail l’arrive d’un nouvel élève dans sa classe. T. est prof principal d’une cinquième dans laquelle se trouve plusieurs ULIS, des élèves en très grande difficulté d’apprentissage, ce qui lui valait, normalement, d’accueillir un peu moins de mômes.

En théorie.

Là, il apprend que sa nouvelle ouaille à l’âge d’être en 3ème et que, comme il n’y a pas de place en ITEP, une structure médico-éducative accueillant les élèves souffrant de handicaps faisant obstacle à leurs apprentissages, il a atterri dans notre collège.

“Alors oui”, lui explique Cheffe Adjointe “dans le collège d’à côté, ils sont 21 par classe, mais la prise en charge n’est sûrement pas comme ici ! Il a l’air très éveillé, à mon avis, avec lui, vous allez vous régaler.”

J’ignore ce qui me donne le plus envie de me mettre à courir tout nu dans les bois dans cette situation. La situation du môme, placé dans un établissement scolaire qui ne dispose pas des structures nécessaires pour assurer son épanouissement, celle de la classe de T., qui va voir sa relative stabilité ébranlée par un nouvel arrivant aux besoins vraiment particuliers, l’irrespect par rapport à l’équipe de prof, avertie par un simple mail, quelques heures avant l’arrivée de l’élève, ou le fait qu’on essaye de nous vendre ce bordel comme une situation privilégiée. Parce qu’à Ylisse on sait faire. Parce qu’à Ylisse, on enseigne à des classes de bric et broc, qu’on gère et qu’on adore.

Alors non. Non. On n’adore pas, on surnage parce qu’on a entre les mains des êtres infiniment précieux, fragiles et attachants. Mais qu’on joue sur nos meilleurs penchants pour ériger en normalité une situation inacceptable me débecte profondément.

Première heure de cours, avec les 6ème Glee. À la fin de celle-ci, M. m’approche. M., c’est cette élève dotée de cette capacité curieuse d’étirer le temps.

“Monsieeeeur ?
– Attends, je prends mon TARDIS et je me rends à la fin de ta phrase. Oui ?
– Demain, c’est mon dernier jour ici. Je déménage. Mais…
– Mais ?
– Vous pourriez dire à ma maman que je voudrais rester ? Je suis heureuse, ici. Je pourrais rester chez ma mamie.”

M. a un sourire très figé sur les lèvres. Et le regard brillant, brillant. Alors comme c’est la pause, j’appelle sa maman. Et pendant que ça sonne, je pense à ce que je vais dire.

“Oui, bonjour madame, c’est Monsieur Samovar, le prof principal de M. Elle aimerait bien rester à Ylisse, en 6ème Glee, et moi aussi j’aimerais bien. Je sais que c’est très compliqué, pour elle, pour vous, pour la famille. Mais ce serait tellement bien.
Parce que, dans l’une de mes histoires- je me raconte sans arrêt des histoires, vous n’avez pas idée, surtout quand j’écoute de la musique, tout le temps – je me suis dis que M., la musique lui donnerait tout. On lui ferait jouer des percussions, ce serait un choix super bizarre, mais ça lui plairait, ça la cadrerait, surtout qu’apparemment, le prof de batterie est un warrior. En grandissant, M. découvrirait sa voix, une voix profonde, splendide. Elle serait une batteuse du tonnerre mais ferait tomber les autres à genoux par son chant. Et à la fin de la troisième, c’est elle qui jouerait le rôle d’Elphaba, dans la version de Wicked qu’on mettrait en scène. Même – et ça c’est vrai – que je suis en train de traduire le livret de Wicked, tellement j’espère, même si c’est sans doute interdit, question de droits et tout le bordel. Et d’ailleurs, M., si elle reste, je l’appellerai Elphaba, sur mon blog, madame. Et le soir de la première elle pétrifiera tout le monde en chantant “No good deed”, et même qu’Idina Menzel verra la vidéo sur youtube et lui enverra une lettre.
Alors s’il vous plaît, s’il vous plaît madame, j’aime bien rêver, et je suis sûr que ce rêve là, même si un centième s’en réalisait, ça lui ferait du bien.”

Ça décroche.

“Oui, bonjour madame, c’est Monsieur Samovar, le prof principal de M. Je voulais juste vous dire qu’elle semble très affectée par son départ de la CHAM. Oui bien sûr je comprends. Évidemment. C’est beaucoup mieux pour vous et pour elle. Et oui, le choix de la raison. Bien sûr. On va l’aider à faire la transition. Heureux de vous en avoir parlé. Au revoir.”

Monsieur Vivi m’attend dans le couloir. Je lui explique. Il a son gigantesque sourire de Monsieur Vivi et toute la volonté du monde derrière ses lunettes.

“Hé. Ça va aller très bien pour elle.”

Et il a raison. Pour elle, laisser aller le rêve.