
Ylisse, quai du RER à une heure indue. Entre Monsieur Samovar, la tronche en biais, un casque sur les oreilles, et qui serait échevelé s’il avait des cheveux. Il lève la tête sur le panneau d’affichage.
M. SAMOVAR : Aloooooors… Prochain RER à destination de “Mon chez moi douillet aux côtés de Poulpir-le-lapin-bélier.”… Retardé. Celui d’après est retardé et celui encore après est… ô joie. Retardé. Donc en fait je vais attendre sur ce quai au charme urbain-béton pendant 40 minutes. Exaltation.
Avec un soupir, M. Samovar se plonge dans Siddhartha, l’histoire d’un type qui ne sait pas ce qu’il veut.
M. SAMOVAR : Et alors Siddhartha dit… Plus que 39 minutes… “Allez, fuck la life, je vais me faire ascète, mais il se rendit compte qu’il aurait pu devenir alcoolo que ç’aurait été tout pareil.*”… Plus que 38 minutes… “Alors il se dit que ça allait deux minutes et il se mit à draguer une fille bien trop maligne pour lui, et devient riche parce que, c’est bien connu, c’est comme ça que ça marche…” Plus que 42 minutes… “Et à ce moment”…QUOIIIIII ?
En effet, le panneau annonce désormais 42 minutes d’attente et est envahi de plein de petits majeurs dressés qui dansent. Alors que M. Samovar se met à baver de rage, on lui tape sur l’épaule.
M. SAMOVAR : QUOOOOUA ?
M. : Eh m’sieur, vous faites quoi ici ?
M. SAMOVAR : J’attends le RER. Et vous, M., vous faites quoi à une heure où un élève de 3ème, après avoir fait ses devoirs, dort du sommeil du juste ?
M. : lol
M. SAMOVAR : Je vois. Bon eh bien salut, bonjour à la famille, tout ça.
M. : Mais genre monsieur, vous étiez encore au collège, là ?
M. SAMOVAR : Non, M., j’adore me promener dans Ylisse la nuit, au milieu des immeubles en réfection et des terrains vagues. En gros oui.
M. : Ouaaaah la haine ! À votre place je serais dégoûté !
M. SAMOVAR : J’avoue ressentir une certaine lassitude en effet. Et sinon, il est pas super ce quai, hein ? Ça ne vous dirait pas de bouger ?
M. : Et sinon m’sieur si vous êtes là c’est que vous habitez vers Paris ?
M. SAMOVAR : Non, à Carpentras mais j’aime la difficulté. Voilà, oui.
M. : Wala, ça fait super loin ! Vous avez jamais voulu vous installer à Ylisse ?
M. SAMOVAR : Le même jour que celui où je me suis laissé tomber un parpaing sur les testicules. C’est que… j’ai de la famille à Paris. Mon lapin, ça compte ?
M. : Ah ouais je comprends. Ben moi je vais vous laisser monsieur, parce que j’ai des trucs à faire.
M. SAMOVAR : Merci pour cette conversation des plus enrichissantes, M.
M. : De rien monsieur, je suis content de vous avoir parlé !
Alors que M. tourne enfin les talons, une voix enthousiaste résonne dans la gare.
VOIX ENTHOUSIASTE : Nous vous annonçons qu’un train à destination de chez vous arrive là tout de suite !
Majestueux, un RER sort du noir tunnel en braquant ses phares rutilants sur le quai… et passe sans s’arrêter devant les passagers. M. revient sur ses pas.
VOIX UN PEU GÊNÉE DU COUP : Alors euh…voilà voilà… Sinon il y a un autre train qui, normalement, passe dans 45 minutes.
M. : Wala comment je serais trop dégoûté à votre place !
Monsieur Samovar décide donc sobrement de basculer dans la folie plutôt que d’être accusé de voies de fait sur un élève.
* La rédaction tient à signaler que c’est en gros ce qu’il se passe dans le bouquin.