Jeudi 10 novembre

Après des années d’études, un BAC+5 et neuf années à enseigner dans divers établissements, mon rêve est enfin à portée de main : je peux déverser ma sagesse à des collègues.

Non je déconne.

Mais le fait est que je suis, ce matin, chargé d’animer une réunion d’accueil des nouveaux collègues (qui, du fait de divers impératifs, a lieu plus de deux mois après la rentrée, tout va bien). Je tente donc de mettre en pratique les heures passées à dessiner sur mon carnet écouter religieusement des formateurs pour rendre le moment un minimum intéressant. Et faire passer le message principal : OUI c’est normal de se prendre le mur de temps en temps, NON ce n’est pas une fatalité, OUI il y a des solutions, NON vous n’êtes pas Satan si vous en appliquez d’autres, du moment qu’elles fonctionnent, apportent aux mômes et vous font vous sentir bien. (Bonus : je parviens aussi à ne pas me faire pipi dessus, ce qui est plutôt cool).

La réunion se termine à 9h30 et je n’ai pas de classe avant 14h. J’en profite pour discuter avec Monsieur Vivi et lui parler de la règle des trois jokers. Au mois de novembre, c’est un talisman puissant.

L. vient me trouver pour me parler de A., l’un de mes élèves. Apparemment, il lui aurait chouravé une clé USB qu’elle a laissée en salle informatique. 
Gigantesque coup de colère. Je sais que les présomptions – même fortes – ne sont pas des preuves, qu’il va falloir interroger le môme, dépatouiller le vrai du faux, mais ce geste  cadre tellement bien avec l’attitude que A. adopte actuellement. A., qui fait ses premiers pas en 6ème et a déjà la grammaire des mômes les plus durs. Les injonctions glissées entre ses dents aux camarades, le sourire sur de lui, quoiqu’il arrive, les expressions qui changent vite, très vite, trop vite sur son visage. Avec Monsieur Vivi, nous tentons de l’amener vers le groupe, depuis le début de l’année. En lui parlant, en discutant avec ses parents, en lui permettant de pratique l’instrument qu’il a choisi. Avec l’impression que nos efforts sont vains, que A. a déjà choisi sa route. 
Je ne veux pas croire au déterminisme, mais là, c’est pas évident. S’il s’avère qu’il est bien l’auteur du vol, j’ai peur que ce soit le clou final à notre échec avec cet élève. Qui est là depuis deux mois.

En salle des profs, M. me prévient que J. ne va pas bien. Cela fait plusieurs jours que J. se fait harceler verbalement par des mômes. Cheffe est sur le coup, les profs aussi.

Mais nous sommes tellement lents.

Le temps des adultes et celui des enfants est incompatible. En 24 heures, 12, 2, il peut se passer tant de choses, entre les chiards. J., cette fois, a décidé de rendre coup sur coup et de s’en prendre à son bourreau. Je la récupère en latin, et après avoir mis les chiards en activité sur la désopilante histoire de l’incendie de Rome, je parle en privée à J. Elle a un nuage d’orage sur le visage.

“Il m’appelle la plus grosse pute d’Ylisse, monsieur. Il sait pas qui je suis ! Il va voir !”

J’observe J., plantée sur ses pieds. Qui lutte de toutes ses forces pour ne pas lâcher d’un pouce. Et je me fais la réflexion que j’ai rarement eu d’élève plus solide. J. assume tout : ses bavardages en classe, quand elle se fait reprendre, ses échecs en contrôles – il y en a peu – les moments durant lesquels sont sérieux flanche. Et jamais elle ne fera une montagne de ses succès. Répondre correctement, réussir une évaluation, tout cela lui semble naturel. Je sens une immense vague d’affection, absolument pas professionnelle m’envahir. Alors, bien sûr, en défense, je me redresse, je recule imperceptiblement. Et tout ce que je parviens à faire, c’est ouvrir la bouche.

“Je déteste ce qui vous arrive, J. Parce que j’étais très heureux de savoir que j’allais vous avoir comme élève cette année. Vous êtes quelqu’un de bien.”

J. me regarde, estomaquée. J’ai l’impression de lui avoir révélé que je suis en fait un dresseur de licornes ou un capitaine pirate. Elle a son sourire habituel, vaguement satisfait, les yeux baissés. Et puis une larme, deux. Trois. Pas une de plus.

“Merci. Merci merci. Merci.
– Vous voulez rester un peu dans le couloir, pendant que je vais m’occuper des autres ?
– Non c’est bon, j’ai tout ce qu’il faut.”

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