
Journée placée sous la facétieuse houlette de Damona, déesse des eaux celte, qui doit être un peu fumasse de ne plus être vénérée depuis un paquet de siècles et qui du coup se venge.
Comme ce matin ou, pleurant encore une fois mon week-end disparu, je remplis la bouilloire pour mon quatrième thé de la journée (il est 9h, précisons-le), et que le flux du robinet s’étiole en un ridicule filet. L. s’en avise :
“Ah c’est pour ça ! J’ai vu l’intendant et les agents d’entretien filer au garage. Et il y a les pompiers qui sont là, avec la police !”
(Oui car à Ylisse, les pompiers se déplacent sous escorte policière, ceci était l’interlude triste de ce billet, ahah.)
Sous l’effet du gel, une canalisation semble avoir pété. Je hausse les épaules. Plus d’eau en salle des profs c’est certes triste mais, hormis M. qui râle en brandissant ses mains pleines de savon, ça ne devrait pas être plus gênant que ça, car enfin…
Et c’est là que débarque B,, la larme à l’oeil, la lèvre défaite : “Il n’y a plus d’eau pour alimenter la machine à cafééééééé !”
Enfer et damnation. Les élèves vont donc faire face toute la journée à des profs privé d’une de leur seule source d’énergie. Mais nous sommes forts, nous pouvons faire face. Nous pouvons…
Il est 12h, la situation est critique. La canalisation pétée alimentait aussi les toilettes des enseignants. Nous voilà donc obligés d’aller effectuer nos fonctions naturelles dans le local EPS ou les sanitaires des élèves. Immense compassion à l’égard de L., sur la vessie de qui un foetus joue actuellement au trampoline. Scène d’apocalypse en salle des profs, la révolution n’est pas loin.
Révolution que je manque d’effectuer en compagnie de C., dont j’accompagne la classe de 6ème passer un test à l’intitulé fumeux, organisé par un vague organisme de formation. Je constate une fois de plus que :
– Les moyens alloués en REP+ pour recevoir des “chercheurs en sciences de l’éducation” sont assez immenses, ce qui laisse songeur quand on n’arrive pas à réparer des chiottes, dans ledit établissement de REP+.
– Ça attire des gens de tous horizons, dont on se demande parfois lesquels.
Nous sommes donc accueillis par deux larrons qui installent les élèves de 6èmes devant les 18 postes que comporte la salle et qui nous annoncent benoîtement qu’il faudra occuper les six qui n’ont pas d’occupation. Comme ça tout de go.
Les élèves de C. étant des choupidoudou d’amour, nous arrivons à les mettre au travail sans difficulté, mais je n’ose imaginer ce que ce truc donner avec les 3èmes Dalek (car oui, toutes les classes sont convoqués à ces réjouissances). Image mentale de E. faisant l’hélicoptère sur les chaises tournantes et Amidala défonçant l’un des écrans à coups de tête car elle n’aura pas compris une question.
Je suis arraché à ma rêverie par un “mais c’est quoi ces questions chelous ?” d’un môme. Alors que je m’apprête à le morigéner, je tombe en arrêt sur son écran.
“Pouvez-vous vous représenter des concepts tels que la vie, l’amour ou la mort ?” OUI / NON / PEUT-ÊTRE.
What.
The.
Hell ?
Résumons. Le collège est en feu, les profs se font taper dessus, les élèves ne sont plus respectés, et on paye des experts pour venir faire remplir des QCM à nos élèves sur de grandes considérations philosophiques. Voilà voilà.
Les Daleks, justement, je les retrouve une heure plus tard, toujours égaux à eux même, c’est à dire à 9000% sur l’échelle du je m’en bats les choses. Peu désireux de faire monter trop haut ma tension artérielle (ça appuie sur ma vessie et je vous rappelle que…), je déroule mon cours.
Et là, j’aperçois Amidala qui regarde autour d’elle.
Qui fronce les sourcils.
Et qui lève la main, comme les berserkers vikings devaient monter à l’assaut. Elle répond une fois, deux, trois, les sourcils toujours froncés. Une camarade se met à ricaner. Réplique furieuse de l’intéressée :
“Bah cette classe elle fait pitié, faut bien que je relève le niveau !”
Silence gêné. Deux élèves de plus lèvent la main. J’envisage secrètement d’élever un autel à Amidala.
Pendant la pause, je croise Cheffe Adjointe qui monte les escaliers, deux seaux à la main et le sourire aux lèvres.
“Si les profs ont besoin d’aller aux toilettes…”
Non.
“Ils peuvent…”
NON.
“… utiliser les seaux pour tirer la chasse, on a à nouveau de l’eau dans les lavabos.”
Bon. C’est moins pire que ce que je croyais, mais ça rajoute un chapitre à ma future saga Splendeur et misères de l’Éducation Nationale.
Fin des cours. T. m’a attendu pour que nous rentrions ensemble. Il s’absente pour une pause WC avant de regagner la gare de RER. Après un bon quart d’heure, je pars à sa recherche et l’aperçoit, un peu pâle, alpagué par Cheffe et Cheffe Adjointe qui ne semblent pas vraiment trouver d’inconvénient à lui faire un compte-rendu détaillé de ce qu’elles ont prévu pour la journée de demain.
Tout en continuant la conversation, nous entamons un mouvement de retraite vers la porte de sortie de l’administration, Cheffe continuant à nous élaborer ses plans alors même que nous nous trouvons dehors, à descendre les escaliers. Il est 18h30 quand nous quittons Ylisse. Normal. T. fait la gueule :
“Et tu sais quoi ? J’AI MÊME PAS PU ALLER PISSER !”
Faut pas emmerder Damona.