Mardi 24 janvier

Les Daleks entrent en classe. Je sais que ce seront les deux pires heures de la semaine, ce mardi de 15h à 17h. Ils en ont pris l’habitude, et moi aussi. Je vais désespérément tenter de récupérer quelques bribes des activités que je leur avais proposé, essayer de leur montrer le lien entre ce qu’ils ont fait et ce que nous allons aborder aujourd’hui pour finir, devant leur passivité et les moment de grand n’importe quoi de R. (qui aujourd’hui, tressaute sur sa chaise comme si elle était branchée sur du 220 volts), par ânonner un cours dont ils n’auront rien à faire.

Et donc, comme nous sommes le 24 janvier, probablement dans la période la plus épuisante de l’année, je craque. 

“Vous vous mettez en groupes. Avec qui vous voulez.”

Les Daleks me regardent presque avec compassion. Je m’attends presque à ce que l’un d’entre eux me demande “Vous êtes sûr ?”

J’ai préparé plusieurs exercices sur le repérage de l’implicite dans un texte. Le truc technique, et relativement imbitable. Je distribue le travail. Et je lâche mon Harry Potter :

“À la fin des deux heures, vous recevrez une note qui correspondra non seulement à la qualité de votre travail, mais aussi à votre investissement. Regardez, eux se sont mis au travail : 2 points pour Gryff… pour le groupe 4 !”

Une partie de moi s’est décorporée et me hurle à l’oreille que :

– Je recours à une semi-technique des îlots bonifiés, qui m’a toujours donné des boutons.
– Que je recours à l’utilisation la plus facho de la note possible.
– Que je ne ressemble pas du tout à Maggie Smith.

Je lui réponds (pas trop fort, parce que sinon on va me croire aussi zinzin que R. que pour la première fois depuis la rentrée des vacances, tous les Daleks sans exception sont au boulot. Ils se sont répartis les tâches, écrivent avec application. Même S. (que je soupçonne d’avoir 17 ans bien sonnés), qui passe habituellement la majeure partie de son temps à zyeuter les mecs et à pouffer avec sa copine s’est justement éloignée de ses amies pour intégrer le groupe de deux meufs sérieuses. 
À un moment, E. se met à ricaner. Sans relever la tête, Amidala l’apostrophe.

“Tiens, rends-toi utile et amène-moi une feuille, j’en n’ai plus.”

Je contemple la scène avec un mélange de satisfaction et de désillusion totale. Ces mômes dont je m’arrache mon peu de cheveux quant à leur désintérêt chronique se comportent tous en élèves modèles. Et je les fais bosser en groupes, en fonction de leurs compétences, selon des modalités qui me vaudraient sans doute des félicitations d’un inspecteur (LE JOUR OÙ IL VIENDRA ME VOIR WINK WINK), même inspecteur qui s’étranglerait devant mon utilisation de la note. 

Je ne sais plus trop bien ce que je fais, comment j’enseigne et qui je suis. Je me dis juste qu’à la fin du cours, je demande à R. ce qu’il a compris de l’implicite : et qu’il me donne une réponse précise, argumentée, exemples de son activité à l’appui. 

Y a des jours où on n’est plus trop sûr de rien.

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