
Cours commun avec B., en 3ème Dalek. C’est en général une heure qui se passe plutôt bien. Parce qu’il est encore tôt, parce que B. et moi sommes des profs qui déchirent, et surtout parce que les Daleks ont cette particularité : les garçons sont plutôt agréables avec les profs femmes et les filles avec les hommes. Du coup, nous obtenons une classe dans l’ensemble plutôt à l’écoute.
Même si ça me met très mal à l’aise.
Mal à l’aise de constater à quel point ces mômes – comme tous les autres, mais à un point encore plus extrême ici – peuvent être doubles. N., qui est une gamine rigolote et souriante, même si bavarde en cours de française, regarde ici B. d’un oeil torve. Lorsque celle-ci lui demande de se concentrer, N. répond avec un geste de la main :
“C’est bon, je l’ai fait votre truc, là !
– Oh, sur un autre ton !”
Je m’applique généralement à parler correctement aux chiards. Là, c’est sorti tout seul. Parce que jamais N. ne me parlerait de cette façon. La gamine me jette un regard surpris et baisse la tête.
Le problème est que les Daleks ont intégré à un degré souverain ce principe : donner au prof ce qu’il veut. Ils sont élèves à Ylisse depuis plus de trois ans, ils en comprennent les arcanes mieux que les adultes… et ils nous étudient, souvent plus que les matières qu’ils sont censés préparer pour le brevet. Du coup ils réagissent différemment et sont capables de se métamorphoser d’une heure à l’autre. Cela devient parfois l’enjeu principal du cours. Se caler sur le prof, ses habitudes, ses forces et ses faiblesses, pour tenter de jouer la classe modèle ou, au contraire, le gonfler.
C’est pour cette raison qu’à mon sens, l’une des pires phrases que l’on puisse sortir à un collègue dans ce boulot est : “Je comprends pas pourquoi ils sont comme ça, avec moi, ça se passe très bien.” Phrase culpabilisante, humiliante et surtout inutile. Les mômes nous lisent. Sans intention méchante, ils passent entre une et six heures hebdomadaires avec nous. Il s’agit presque d’un réflexe de survie. Mais qui, dans les établissements sensibles, revêt des enjeux délirants.
Cette année, la réforme du collège insiste sur le fait que les projets menés en classe doivent être assez solides pour que n’importe quel collègue, vétéran ou débutant, puisse y trouver sa place, dans n’importe quelle classe : c’est méconnaître gravement ce fait : si l’enseignant porte des masques, les élèves tentent de nous les arracher. Et ils détecteront immédiatement un prof mal à l’aise face à des consignes qu’on lui a imposées, une appréhension par rapport à un élève ou un groupe, une lacune dans notre savoir. Le temps et l’expérience remédient à ce problème. Parfois. Mais ne le font pas disparaître.
Alors en attendant, j’engueule N. Non pas parce qu’on “ne parle pas à Mme B. sur ce ton.”, mais parce que son comportement à elle est inacceptable, en tant qu’élève et qu’être humain.
Réussir à nous effacer pour montrer que finalement, nous ne sommes pas importants. Que ce qui importe, c’est ce qu’ils ramènent chez eux, ce sont les nouvelles images, les nouvelles questions…
Sacré défi.