
G. a un orage sur la figure. Pas la petite averse habituelle de l’adolescent qui se renfrogne sans trop savoir pourquoi. Non. Quand elle entre en cours, G. me regarde avec des éclairs dans les yeux, et quelques solides insultes au bord des lèvres qu’elle retient, parce qu’elle est loin d’être idiote. “C’est une princesse masai.”, rigole parfois B. Faut reconnaître qu’elle en a l’allure.
G. a une histoire familiale compliquée. Comme beaucoup de chiards d’Ylisse. Et elle a choisi de surmonter ses difficultés seule, à l’exception d’une poignée d’élus : quelques camarades et un ou deux profs.
Bien entendu, G. ne m’aime pas. Je suis un prof arrivé en cours d’année dans sa classe, je suis un mec et je lui ai hurlé dessus après un mois passé à la voir faire la gueule et ne pas manifester ne serait-ce qu’un semblant d’intérêt pour ce qu’on fait. Ça n’a rien changé. G. est une fataliste qui s’ignore. Quand nous avons réfléchi sur la violence qui croit à Ylisse en ce moment, en vie de classe, elle a écrit deux phrases sur sa feuille : “Il n’y a rien à faire. Les profs ne peuvent rien faire.”
Hier, je la croise dans les couloirs, en train de donner une torgnole à sa copine.
“G., vous arrêtez ça tout de suite !”
Regard furieux. Ça sent le brûlé, je pense que c’est moi qui commence à me consumer sous ses pupilles incandescentes.
“C’est bon, on joue !
– Ça n’est pas un jeu. Vous arrêtez ça tout de suite.
– Mais pourquoi vous me laissez pas tranquille ?”
G. a parlé un peu plus fort que d’habitude un tout petit peu.
“Parce que je suis votre prof.
– Vous êtes pas mon prof vous venez juste aider en français.
– Je suis votre prof d’aide en français alors. Et comme son nom l’indique, je vous aide.
– C’est bon, j’ai pas besoin d’aide !
– OK. Donc là, je suis en récréation, comme vous, et je passe ma pause dans le couloir, à vous parler, parce que j’aime ça, en fait. J’aime emmerder mes élèves.”
Soupir.
“Ben non, j’ai pas dit ça. Mais je peux me débrouiller toute seule.
– Moi pas. Si j’aide plus les élèves, je vais me retrouver au chômage.
– Vous êtes bizarre, monsieur.”
G. se détourne et regagne la cours de récréation. À ce moment, passe F. qui lui met une claque sur les fesses.
“Hey, mais ça va pas ? Je suis pas lesbienne !”
Elle se retourne vers moi.
“C’est pas une insulte, ça, monsieur, je lui dis juste que ça ne se fait pas, et que je suis pas intéressée.
– Je sais. J’ai rien à dire.”
Sourire minuscule.
“Pour une fois.”
Cours de l’après-midi. G. a un doute sur l’orthographe de “fermement”. Je le sais, elle me l’a demandé.