
Arrivée à 9h environ, ce qui est un record de farniente me concernant. Comme tous les lundis, je suis persuadé que cette matinée passée au bahut sans avoir cours va me permettre de m’avancer de ouf dans mon travail, comme tous les lundis, je m’illusionne gravement.
Ça commence par le RER. Non pas le mien, qui a eu la gentillesse d’arriver à l’heure, mais par celui de T., un sanglier ayant probablement décidé de danser une macarena sauvage sur les voies. Bilan : un retard pour tous les usagers, et la 5ème Glee au bord de la fusion nucléaire que personne ne juge bon de surveiller. What the hell, je fais entrer la troupe dans la salle et improvise un numéro de claquettes pédagogiques (”ahum ahum, Monsieur T. a un contretemps mais c’était bien sûr prévu, du coup je dois vous faire faire le… l’activité prévue… que vous allez tout de suite m’expliquer bien entendu !)
Les mômes sont d’un bon naturel et font semblant de me prendre pour leur prof jusqu’à l’arrivée de T. qui, comme à son habitude, injecte immédiatement une dose de calme et de sérieux à ce début de cours improvisé.
Je me sauve et tombe sur Monsieur Vivi. Et c’est comme toujours génial. On continue à bosser, plein d’exaltation et de crainte – surtout pour lui – sur les spectacles de fin d’année des 6èmes et 5èmes Glee. Encore un peu d’euphorie, et je lui avouerai que mon plan machiavélique consiste à le capturer, lui et ses classes, pour monter Wicked à Ylisse, nous faire repérer par Idina Menzel, et partir en tournée internationale.
Récréation. Un nouveau collègue d’espagnol. Comme à l’habitude, nous sommes tous prêts à l’accueillir. Prévenants. Et prêts à le renseigner. Trop prêts, sans doute. M. cligne des yeux et vacille très légèrement devant la dose d’informations, l’emploi du temps, les salles, la clé, le code Pronote, les élèves ULIS, tu penseras à ta carte de cantine ? Accueillir les nouveaux sans les noyer sous l’usine à gaz de l’Éducation Nationale en général et du Collège Ylisse en particulier. Pas évident.
Avec tout ça, j’en suis arrivé à mes heures de cours. Face aux Daleks, une fois encore. Qui ont décidé de se révolter. Pas un seul, pensé-je d’abord, n’a appris la tirade d’Antigone que j’avais eu l’outrecuidance de leur demander de mémoriser. “Bah non, c’est trop long.” “Non, j’ai pas fait.” Un refus unanime, violent et massif. J.et M. me regardent. Ils ont appris. Ils n’osent pas le dire. Écrasés eux aussi par le nombre.
Conflit quasi-ouvert. Je ne me démonte pas. J’en interroge cinq, cinq échecs. Cinq zéro en attendant qu’ils récitent. Ils ont dix jours pour repasser. Je prends une inspiration. Je sens quasiment la délectation à la perspective de l’engueulade qu’ils vont prendre.
“Fiches d’exercices, vous avez le brevet blanc cette semaine.”
Je ne déssererai les dents que pour donner quelques autres consignes. Je suis pâle de colère, plus blanc encore que d’habitude. Ça inspire joliment E. “Monsieur, je peux aller emprunter un blanc ? Je suis noir, et les noirs, ça achète pas les blancs, c’est le contraire.”
D’habitude, on se rejoint là-dessus ; sur cette défiance qu’il a face à ses profs hommes, babtous. Je hausse les épaules. Comme au théâtre, jusqu’au bout du geste. Ça la lui coupe, dis donc. Que, pour une fois, ce soit moi qui refuse d’aller vers eux.
Fin du cours. Je n’ai pas décoléré, j’efface le tableau, dents serrés, les gamins quittent le cours dans un silence maussade. J. et M. viennent me trouver. Me posent des questions sur le brevet et sur l’oral. Je réponds de façon concise. Et puis d’un coup, J., qui n’est jamais dans l’affect.
“Merci monsieur, je progresse, cette année.”
“Je n’ai pas été juste”, dirai-je à Monsieur Vivi qui a connu une expérience similaire avec les 3èmes A(pocalypse). “Ça aurait dû me suffire pour aller mieux. Mais j’en ai marre de devoir n’être validé que par ma certitude que je leur apporte ce qu’il faut. “
Il y en a peu, des boulots, dans lesquels ton investissement ne sera jamais reçu deux fois de la même façon par les mêmes personnes. Et c’est fatigant.
Mais demain, peut-être, seront-ils tous au taquet. Ou la fois d’après. Je relève la tête, regarde demain droit dans les yeux. Et tente de faire du beau.