Vendredi 28 avril

Je ne crois pas qu’A. soit une très bonne personne.

La phrase s’est détachée, très pure et très froide, du magma informe de mes pensées. Comme à chaque fois – rarement – que j’ai une certitude.

Des élèves ayant des comportements limites (j’aimerais dire “borderline” parce que je trouve ce mot classe, mais on me signale dans l’oreillette que je ne suis pas un étudiant de sociologie), j’en ai fréquenté une tripotée. Et cette année, j’en vois énormément. E. et son côté racaillou-bourrin, Amidala, incapable de se comporter comme une élève, S., qui considère que le collège ne la concerne absolument plus…

Mais tous ces élèves sont sauvés par ce que j’appelle les trouées. De temps en temps, à la faveur du hasard, d’une activité ou d’un écrit, surgit une autre facette de leur personnalité. Ils vont de montrer passionnés, révoltés ou impliqués. Il vont rire ou prendre ce que l’on fait au sérieux. 
Je ne crois pas que ces moments montrent leur “vrai” moi. L’être humain est composite. Mais il montre que la communication est possible, que ces adultes en devenir ont le potentiel de changer, d’interroger le monde et les choix qu’ils font.

Ce qui n’est pas le cas d’A. Qui n’est pourtant qu’en 6ème.

Depuis que je suis son prof, je ne l’ai absolument pas vu changer. 

A. aime être apprêté. Il accorde un soin tout particulier à sa tenue et sa coiffure. 
A. aime être apprécié. Il se cherche sans cesse dans le regard des autres.

Et surtout, A. aime être admiré. Pas être le meilleur, mais qu’on lui dise qu’il est le meilleur. Meilleur élève, meilleur musicien – il est en Glee – meilleur sportif. Il parlera toujours aux enseignants d’une voix obséquieuse, même lorsqu’il les interrompt sans le moindre respect. Il cherchera toujours à étaler son savoir, ses connaissances. Mais de son intelligence, qui est indéniable, il fait un outil de conquête, d’exclusion du monde.

J’ai essayé de le lui expliquer, en termes simples. Monsieur Vivi et ses autres profs aussi. Qu’il faut se mettre au service du groupe. Qu’il faut changer d’attitude, que le fait qu’on ne lui réponde pas tout de suite ne signifie pas qu’une conspiration internationale a été lancée à son encontre. Et surtout qu’il va finir, par son comportement, par être nocif pour lui et pour les autres.

Peine perdue. Tout ce qu’on lui dit lui glisse dessus. A. est très content de qui il est et refuse de changer quelque aspect de sa personnalité que ce soit. A. est invincible dans son auto-satisfaction et son désir de blesser les autres à coups de petites phrases assassines et humiliantes.

Jusqu’à tout à l’heure.

On écrit une scène de théâtre pour le spectacle de fin d’année. Un groupe d’enfant fait passer un casting pour un film amateur sur les indiens ; on cherche une scène comique à intégrer dedans. A. lève la main et de sa voix la plus assurée propose qu’un aspirant comédien habillé en footballeur arrive et fasse un numéro de jongle.

“Ce serait rigolo, monsieur, il se sera trompé de casting.”

Je le regarde, nos yeux se croisent, il sait que j’ai compris. Que ce serait la joie absolue pour lui. Effectuer des figures au ballon sur une scène devant sept cent personnes.

“Oui..iii… On verra. Par contre, ce numéro durera dix secondes. Nous sommes d’accord qu’il ne s’agit que d’un moyen de rendre le spectacle meilleur.
– Bien sûr monsieur ! Et pour le rôle…
– … On verra qui le fera. Vous, A. ou S., ou M…”

Récréation. Y., le CPE, blême de colère, me ramène A. Qui s’apprêtait à se tabasser avec S. pour obtenir le fameux rôle. Savon simultané, de la part de Y., Monsieur Vivi et moi. A. reste imperturbable. Jusqu’au moment où je sors ce qui me semble relever du bon sens : 

“Il va de soi que dans ce cas, ce numéro n’aura pas lieu.”

A. se met à pleurer. Je n’ai jamais vu A. pleurer. Même quand j’ai rendu un bulletin désastreux à sa mère, ou quand je lui ai expliqué que sa place dans le projet Glee était compromise. Tout ça il s’en fout. Mais ce moment. Son moment. Le lui annuler, comme ça, d’une phrase, c’est inadmissible. 

J’ai peur. J’ai peur que ma certitude se vérifie. Qu’A., môme de douze ans, soit déjà sclérosé, comme un adulte, guindé dans son armure de certitudes et de valeurs pétées. Je donnerai beaucoup, énormément, pour me tromper.

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