
La journée commence plutôt calmement, avec deux heures consacrées à la correction des copies de brevet blanc (j’ai opté ce trimestre pour la méthode homéopathique, deux copies par jour, je le vis plutôt bien). De toutes façons, corrigeant en salle des profs, il m’est impossible de tenir un rythme plus soutenu. Tout enseignant ayant plus de trois semaines d’ancienneté dans le métier sait que bosser en salle des profs relève soit d’un exercice de volonté extrême, soit d’une douce illusion. Entre les collègues qui débarquent, les échanges sur le week-end, la copine qui dépose un sac de chocolat, l’arrivée surprise de Cheffe, le copain qui dépose des pains au chocolat, la discussion avec la CPE, le nouveau qui apporte des pâtisserie, la crise de cholestérol…
Mes 69kg se retrouvent donc soulagés de partir en cours de 3ème A(pocalypse), qui se retrouvent à transpirer devant une interrogation sur… les verbes.
“C’est essentiel, parce que c’est un discriminant social”, vais-je expliquer au 3èmes Daleks, l’après-midi même, pendant que je les fais travailler peu ou prou sur le même sujet. “Un prof qui lit “J’entra” dans une copie vous identifie immédiatement comme un de ces teuteux issus d’un sous-collège de banlieue craignos. Alors oui, le passé simple est sans doute un temps qui sera appelé à muter dans les années à venir. Mais en attendant, c’est un code. Une porte d’entrée. Et je veux que vous la maîtrisiez, parce que vous n’êtes pas plus débile qu’un copain du collège plus aisé. Et en plus, le passé simple, c’est beau.”
Evidemment, ils n’écoutent pas, hypnotisés qu’ils sont par mon sac de cours qui déborde de cintres.
“Monsieur, vous taxez les élèves de cintres ? Vous en avez plus chez vous ?
– Voilà. D’ailleurs, si vous avez aussi des cotons-tige et des billets de vingt euros…
– Sérieux c’est pour quoi ?
– Pour le spectacle des 6èmes Glee, ils pendront leur costume dessus.
– Han monsieur je suis trop jalouse ! Vous voulez pas faire un spectacle avec nous pour que je puisse vous donner un cintre ?”
Les voies de la motivation sont impénétrables….
Oh, et mine de rien, il y a un petit événement ; je fais mon coming out aux Daleks.
“Monsieur, il y a S. en bas, il est pas venu en cours !
– Tiens. Et que fait-il ?
– Il est entré aux toilettes avec R.
– Ah oui, c’est limite, là…
– Pourquoi monsieur, vous avez des problèmes avec les homosexuels ?
– L’étant moi-même, pas spécialement, mais deux élèves ensemble dans des toilettes, je ne suis pas sûr que ce soit très légal. Bon, on va effacer cette image de nos têtes et repartir sur le passé simple.”
Ça se passe très vite. Un échange de regard dans toutes la classe. Il y a celui qui a compris et qui hoche lentement la tête. Celle qui s’est pris la phrase en pleine figure et cherche encore à saisir ce qu’il se passe, alors que le moment est déjà terminé. Celui qui n’a pas fait gaffe. Celle qui se remet encore du choc. Pas un seul mot. Et pas, non plus, de vague d’hostilité ou de crainte que j’ai pu ressentir. Je deviens meilleur à ça ou les choses évoluent positivement. Ou les deux. J’espère.
Le plus important, au fond, c’est avec A. A. est une élève gentille comme tout, très embarrassée dans ses mouvements, et quasi-mutique. Dans cette classe de grande gueule, elle évolue le plus discrètement possible, afin de ne pas se trouver en but aux moqueries.
Je lui rends une copie en piteux état. Poulpir-le-lapin a profité d’un manque de vigilance de ma part et a profité que je laisse mon sac de cours ouvert pour en ronger une partie. Je suis en général franc avec mes élèves.
“Pardon, A., mon lapin domestique a mangé une partie de votre copie. Pour me faire pardonner, je vous ai rajouté deux points.”
A. me dévisage, les yeux écarquillés. Puis l’impensable.
Elle éclate de rire.
Une crise de fou-rire. A. la muette s’esclaffe aux larmes. Les autres la regardent, l’air vaguement dégoûté.
“Wesh elle a quoi,elle ?”
A. s’essuie les yeux, absolument pas honteuse. Et d’un simple geste de la main, fait signe de se taire aux boss de la classe. Une fois cette année en cours de français, A. se tape une barre de rire avec le prof. Une fois cette année, c’est elle la cheffe. Ça lui fait du bien.
Et à moi aussi.