
Dans mon travail, je passe mon temps à me souvenir. Non, à me rappeler.
Rappeler les souvenirs qui dévalent la pente jusque dans l’oubli le plus noir. Les années défilent et avec elles tout ce que j’ai ressenti. Mes premiers pas dans l’enseignements, il y a trois éternités. C’était il y a neuf ans, pourtant. Je me souviens de paroles de chansons bien plus anciennes que ça.
Mais dans l’enseignement, on oublie. À toute vitesse. Et surtout les difficultés. Les cours branlants, les heures qui ne se passent pas très bien, les élèves qu’on ne sait pas trop bien gérer. Les cris ou la timidité maladive. Les corrections bordéliques. Je passe mon temps à leur courir après, à essayer de reconstituer ce que j’ai ressenti alors.
Il n’y a aucun masochisme derrière tout ça, aucune volonté de donner à ces souvenirs plus d’importance qu’il n’en n’ont : ceux du travail.
Si je m’applique à les garder entre mes tempes, c’est parce que c’est essentiel.
C’est essentiel de se souvenir que rien n’est évident, dans le boulot de prof. Que ce que l’on estime être des automatismes – savoir gérer les caprices de certains mômes, photocopier les bons supports, préparer des dictées pile de la bonne longueur – rien de tout ça n’est évident. Il a fallu apprendre, souvent dans la difficulté et la confusion.
C’est essentiel pour éviter des phrases que j’ai – de moins en moins souvent, je l’écris toute vanité bue – tendance à prononcer. Les phrases les plus destructrices possibles que l’on puisse formuler à des collègues : “Alors avec cette classe c’est facile, il suffit de…” “Bidule ne travaille pas avec toi ? C’est bizarre, il est gentil, pourtant.” “Je t’ai mis un paquet de copies d’évaluations communes à corriger. Ça te dérange pas j’espère, ça va vite, de toutes façons.”
Ces phrases, ce statut d’enseignant vétéran est séduisant. Réconfortant. Et il explique pourquoi, bien souvent, les inspecteurs et conseillers pédagogiques sont voués aux gémonies, accusés de ne pas comprendre les problèmes concrets auxquels sont confrontés ceux qu’ils conseillent.
Je le constate au quotidien : après trois jours de stage ou même quatre heures passées à répéter un spectacle avec les 6ème Glee, F. et Monsieur Vivi (les conditions idéales, donc), on en vient à se dire que, finalement, l’enseignement c’est facile quand on a un PROJET, que le co-enseignement est la clé de tout et que vingt-six élèves, ça ne pose aucun souci quand on est au point.
Dans ces moments, je bénis les 3èmes Daleks de me rappeler cet autre aspect de mon métier, celui, instable, souvent voué aux échecs et aux insuffisances.
Ne jamais oublier à quel point ce peut être difficile ou douloureux, tout autant que beau, doux et exaltant. Ne jamais perdre pied. Parce que sinon, on peut finir par faire mal aux collègues, on peut oublier les mômes.
Je cours après les failles pour rester prof, en somme.